Tansion zot !

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Il n’y a rien de plus dangereux qu’une bête agonisante. Chez beaucoup d’espèces (le bovin dans le couloir de la salle d’abattage, l’hyène, le loup, et le renard, atteints de la rage), un animal, se sachant aux portes de la mort, comme si cette idée le rendait fou, se met à courir frénétiquement, écrase tout sur son passage, pousse des cris, mord et meurt. C’est l’instinct de survie qui se manifeste dans un ultime spasme avant que le sujet ne rende son dernier soupir.

Cet instinct que l’on retrouve chez tout être vivant se manifeste aussi chez les politiciens ; un instinct, qui à ce tournant de l’histoire, peut être terriblement dangereux pour le pays. Pas la peine d’avoir recours à de grands sondages scientifiques pour comprendre que le peuple, au bout du rouleau, épuisé de se faire écraser, duper et voler durant chaque quinquennat en a affreusement marre. Les Jugnauth, Duval, Ramgoolam, Bérenger et leur MSM, PMSD, PTr et MMM, ainsi que leurs volatiles particules ML, MP, ZJ (Zouberr Joomye) sont en fin de cycle. Ils sont tous conscients de «l’aversion» qu’ils provoquent chez un nombre record de citoyens. Ils savent que l’impopularité des partis traditionnels a atteint un seuil inédit et leur instinct de survie commence dangereusement à se manifester. Le message qu’il faut donc leur adresser, en agitant énergiquement l’index, c’est celui-ci : «Tansion twa !»

«Tansion zot», et ne faites rien qui puisse plonger ce pays dans une crise politique car ça n’arrive pas qu’aux autres. Ça n’arrive pas qu’au Gabon, à la RDC ou à Madagascar. Les dénominateurs communs de ces crises dont on se croit à tort immunisé sont (i) des dirigeants ou dynasties qui s’attachent au pouvoir, (ii) des opposants qui furent un certain temps alliés à ces dirigeants et dynasties ou quand ce n’est pas le cas, des opposants aussi sales que ceux qu’ils tentent de renverser, (iii) un système électoral contestable ou contesté, et (iv) l’influence grandissante des conglomérats économiques sur la prise de décision politique.

Vu comme ça, oui, il y a du souci à se faire. Les Jugnauth se transmettent le Prime Ministership du pays dans le salon de la demeure familiale. Les Duval, dont le père Xavier a laissé grossir l’abcès BAI et qui jusqu’à aujourd’hui n’a pas été en mesure de répondre à une seule question sur son rôle dans ce «Ponzi scheme» (pour reprendre les mots du MSM), sont aujourd’hui complices des Jugnauth après avoir vécu neuf ans en s’abreuvant de la tétine du PTr. Pour Ramgoolam, allié des Jugnauth en 2010-2011, on l’a compris, ce n’est qu’une question d’ego. Peu importe le programme qu’il pourrait nous pondre, il sera difficile, avec son track record, d’enlever l’idée que tout ce qui l’intéresse, c’est venger son humiliation de 2014. Bérenger lui, dans son interview accordée à l’express, joue les saintes-nitouches sur le dossier de la réforme électorale, comme si nous devions gratuitement oublier qu’il s’était mis aux côtés de Navin Ramgoolam en 2014 avec un programme taillé pour conduire celui-ci à la Présidence. Cet homme, «fier que le MMM ait été le pionnier du débat sur la réforme électorale», pour reprendre ses propres mots, croit toujours – on est en 2016 bon sang !!! – en la «représentativité ethnique» au sein de l’Assemblée nationale, même s’il dit, être, dans l’idéal, contre le Best Loser System (BLS). 

C’est justement cette réforme électorale qui risque de transformer ce bourbier en brasier si l’instinct de survie de ces hommes politiques perfides se manifeste. Rama Sithanen l’a clairement concédé en des termes on ne peut plus directs lors de sa visite dans les locaux de La Sentinelle récemment : «Chaque parti politique voudra réformer le système à son avantage.» Duval, président du comité ministériel sur la réforme électorale, est lamentablement favorable à un nouveau recensement ethnique et ne cherchera donc que son avantage. Le MSM, au pouvoir, ne cherchera que le sien. Le MMM, dont le vote sur une éventuelle réforme électorale risque d’être crucial pour atteindre les trois quarts si le désaccord entre MSM et PMSD sur la réforme se matérialise, cherchera aussi une formule qui lui convient. Cet avantage qu’ils recherchent tous à préserver avec une non-réforme, ou à améliorer avec une réforme cabossée, ce n’est pas juste le pouvoir politique, mais aussi le pouvoir économique, l’antichambre des décisions politiques et chambre forte des politiciens qui, de temps en temps, parviennent à y cacher jusqu’à Rs 220 millions. Sur l’autel de ces deux pouvoirs, Bérenger, Jugnauth, Ramgoolam, Duval et même les petits chefs, à l’instar de Collendavelloo et Ganoo, nous l’ont démontré ; ils sont capables de tout, vraiment tout. 

En discutant de ce sujet avec une observatrice avertie, elle m’a fait la remarque que le plus important, ce sont des élections générales. «SAJ ne peut pas passer le témoin à son fils comme ça, il faut des élections générales», me dit-elle. Je suis totalement d’accord. Mais des élections selon quelle formule ? L’actuelle, qui comprend BLS et déclaration ethnique obligatoire, est non seulement tordue, mais quasiment illégale aux yeux des Nations unies. Et puis, pourquoi organiser une élection selon cette formule si le citoyen n’a pas la chance de voter pour une alternative, puisque les candidatures de celle-ci seront rejetées faute d’une identification ethnique ? On organise des élections encore pour choisir à nouveau entre Ramgoolam, Bérenger, Duval, Jugnauth ? Ceux-là même qui, en l’absence d’une loi sur le financement des partis politiques, raflent tout et gagnent à chaque fois la bataille de la visibilité ? 

Quant au mini-amendement de 2014, contrairement à ce que dit Bérenger, il n’est pas recyclable. Bérenger, intelligent, le sait bien, mais il fait semblant de ne pas comprendre la logique clairement expliquée par Sithanen et insiste pour qu’on rafistole le mini-amendement. Cela ne trahirait-il pas une crainte de Bérenger ? La crainte d’une proportionnelle maintenant ? Parce que cette proportionnelle pourrait bien donner naissance, trop tôt, à la force politique qui creusera la première brèche dans le mur déjà très affaibli des partis traditionnels ?

Que fait-on donc ? Commençons par mettre de l’ordre dans cet imbroglio en identifiant les quatre principaux problèmes auxquels nous faisons face. Une fois que c’est fait, tentons d’apporter des solutions éventuelles et respectives.

i) L’impopularité de Pravind Jugnauth comme PM

Idéalement, on aurait favorisé une dissolution de l’Assemblée nationale. Mais à cause du problème (ii) – ci-dessous – cela nous plongerait dans une véritable impasse politico-judiciaire. Cependant, la volonté du peuple de sanctionner ou cautionner cette passation de pouvoir ne peut pas être ignorée. Donnons-lui une chance de le faire. Que SAJ démissionne de l’Assemblée nationale et que l’élection partielle qui en découle serve de baromètre. Si Lepep gagne, tant mieux pour Pravind Jugnauth. S’il perd, que cela le ramène un peu sur terre pour qu’il fasse preuve d’humilité même en tant que PM et surtout, qu’il gagne ou qu’il perde, qu’il ne songe pas à s’éterniser au bâtiment du Trésor car il sera en poste juste à cause de la situation (ii).

ii) L’impasse légale pour la tenue d’élections générales (le mini-amendement de 2014 n’est pas recyclable, selon Rama Sithanen, qui a étudié la question, et la formule avec BLS plus déclaration ethnique est quasiment illégale)

C’est ici que l’histoire politique du pays est en train de s’écrire. Une fois le cap de l’élection partielle passée, le comité Duval doit arrêter ses réunions à huis clos et consulter d’urgence tous les partis politiques pour arriver à la réforme électorale dont l’objectif sera de consolider la démocratie et non servir les intérêts de ceux qui la voteront. Cette réforme doit définitivement enterrer l’obligation de déclaration ethnique et se conformer aux observations des Nations unies. 

iii) La formule actuelle du financement des partis politiques qui nourrit cette perception (est-ce juste une perception ?) de faveurs, services et retours d’ascenseur, et donc de corruption

La solution proposée au problème (ii) doit aussi résoudre cette difficulté. Cette réforme doit absolument réguler le financement des partis politiques et les mettre tous sur un pied d’égalité. Le risque qui nous guette c’est la manifestation du dernier spasme de survie qui se traduirait par l’élaboration d’une formule qui, dans le fond, dessert uniquement les partis traditionnels et qu’elle leur serve de sérum pour leur pérennité.

iv) L’incapacité d’une troisième force à émerger

La troisième force n’émerge pas pour deux raisons. La première est financière. Faute de moyens comparables à ceux des partis traditionnels, ces partis alternatifs meurent avant de prendre naissance. Ils ne naissent pas, et c’est la seconde raison, parce que le système électoral ne fait aucune provision en ce sens : la proportionnelle. Encore une fois, c’est la solution (ii) qui doit y remédier.

Nous sommes donc en train de demander à ces acteurs de générer un nouveau système qui va accélérer le processus qui leur mènera directement à leur fin de cycle.

Pourquoi le feraient-ils ? Parce que ce n’est pas à eux de décider. Parce que c’est la volonté du peuple. Parce qu’on en a marre. Parce que les mouvements, ralliements et contestations citoyens vont se multiplier au cours des trois, cinq, dix prochaines années. Parce que, qu’ils le fassent ou pas, tôt ou tard, ils se feront renverser. Il vaut mieux, pour eux et pour la stabilité du pays, qu’ils génèrent ce nouveau système avant que celui-ci ne se génère tout seul. Car ce jour-là, comme le chante Kaya dans Lanpir Iniversel (titre ô combien pertinent), «tou séki tonn mét lao pou tonbé anba, saki pli lao gayn pli dimal». Ce n’est pas qu’on s’inquiète des états d’âme de ces Messieurs, mais un soulèvement qui naît d’une crise politique provoque toujours, hélas, des dommages collatéraux. Exemples : Madagascar, RDC, Gabon, Burkina Faso, Tunisie, Lybie. Ça n’arrive pas qu’aux autres, et si cela nous arrive à nous, à cause d’eux : nous ne leur pardonnerons pas, «tansion zot» ! 

Au bout, ou même au départ et en toile de fond de cette réflexion, c’est cette question qui est fondamentale : qui sont ces hommes qui se permettent de ne songer qu’à leurs avantages, quitte à plonger le pays dans une impasse politique ? 520 000 Mauriciens travaillent honnêtement nuit et jour pour gagner leur vie et 30 000 autres cherchent désespérément un emploi. Ce sont 550 000 histoires, 550 000 problèmes, 550 000 réalités desquelles les protagonistes politiques sont déconnectés. Pour qui ces dirigeants politiques se prennent-ils pour que tout tourne autour d’eux, par eux, et avec eux ? L’histoire leur a beaucoup pardonné jusqu’ici. Mais elle aborde un tournant. Elle ne pardonnera plus ! 

A partir de maintenant, elle jugera. «Tansion zot !»

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