Un feuilleton nommé «Dynastie»

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Sir Anerood nous a, une nouvelle fois, surpris quand, contre toute attente, il a été submergé par l’émotion hier, à Rivière-du-Rempart. On pensait que le Premier ministre allait, dans la foulée, faire ses adieux à sa circonscription. Niet. Après sa séquence émotion, il a laissé perdurer le flou sur le timing de son départ marmotté et sur le remaniement ministériel marmonné pourtant par lui-même. Aux questions des journalistes qui insistaient pour savoir quand il allait passer le relais à son fils, il s’est contenté de jouer avec le mot «soon» – que, selon lui, «seul Dieu peut déterminer».

Du coup, après avoir déstabilisé son équipe gouvernementale de par l’annonce de son retrait au profit de son fils, sir Anerood prolonge un climat d’incertitude au sommet de l’État et, partant, parmi la communauté des affaires et des investisseurs. Ce qui n’augure rien de bon pour l’économie, dont les prévisions de (faible) croissance viennent d’être revues à la baisse…

Les choses ne vont pas s’arranger. Du moins, en partie, jusqu’à ce qu’on tire au clair le plan de succession des Jugnauth. Entre-temps, plusieurs courants vont s’affronter afin de profiter de l’héritage premierministériel. Ce qui va compliquer l’action gouvernementale, déjà mise à mal par une série de controverses et de tensions au sein du Conseil des ministres, devenues des produits dopants pour l’opposition.

De par les positionnements des uns et les flèches empoisonnées des autres, on sent que Pravind Jugnauth tente de placer un pied à l’étrier, même s’il reste en retrait, en attendant son moment pour remodeler son équipe. On sent aussi qu’il y a pas mal de «Pravinistes» qui veulent que le fils accède rapidement au pouvoir, avec l’espoir qu’ils deviennent, enfin, ministres. De même, il existe quelques autres ministres qui, eux, ne veulent pas que sir Anerood s’en aille de sitôt, car il y a du «unfinished business». Le plus connu parmi ceux qu’on pourrait appeler les «Bolomistes» serait Roshi Bhadain, qui n’a pas encore dit son dernier mot sur Heritage City, encore moins sur Gérard Sanspeur.

Un peu plus à l’écart des projecteurs publics, il y a le cercle familial des Jugnauth et, surtout, les épouses respectives, qui auraient, elles, une appréciation et une influence différentes – et pas forcément convergentes, eu égard à leurs perspective et ambition personnelles. Tout cela commence à ressembler à ce feuilleton télévisé des années 80, Dynastie…

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Les larmes de SAJ sont parlantes. Il en avait déjà versé en public, au Parlement, en 2003, lorsqu’il prenait une précédente retraite comme Premier ministre. Il jurait alors qu’il ne referait plus de la politique active et tout le monde lui avait rendu un hommage appuyé… Mais les événements nous ont ensuite démontré que ce n’était pas une retraite définitive. Qu’il devait effectuer un come-back, comme dans les séries télévisées, pour venger ses proches.

En septembre 2015, sir Anerood avait également été submergé par l’émotion au Rajiv Gandhi Science Centre. Et l’assistance s’était levée, d’un coup, comme un seul homme, pour le soutenir avec des applaudissements nourris, alors que Raj Dayal, alors ministre de l’Environnement, un autre coriace en apparence, avait sorti le mouchoir pour cacher, lui aussi, ses yeux larmoyants.

Qu’est-ce qui avait bien pu faire fondre «Rambo» ? C’était lié au récit de SAJ sur son enfance, la nature et l’environnement. Nous avons chacun d’entre nous un rapport intime avec la terre, avait expliqué, entre deux larmes, le PM. Ce sentiment éperdu d’un amoureux de la nature ne se retrouve pas toujours, par exemple, dans la course effrénée du pays pour faire pousser des smart cities ou une «Heritage City» – pour faire respecter l’adage «quand le bâtiment va, tout va». Jugnauth en est conscient, mais en même temps, il sait qu’il ne peut pas bloquer le progrès et le développement économique.

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La dynastie des Jugnauth – comme celle des Ramgoolam du reste – décortique les codes d’un système politique post-colonial, que nous avons hérité des Britanniques. Pour conserver le pouvoir au fil des décennies, les deux familles – et ceux qui les entourent – prennent des décisions qui révèlent un environnement stratégique complexe. Si une certaine répétition, comme dans tout soap-opera, vient quelque peu entacher le rythme, l’ensemble du jeu politique reste crédible pour une large part de l’électorat (même si le taux d’indécis, qui était à presque 40 % aux dernières législatives, serait en nette progression). Cela grâce aux excellentes performances de nos acteurs issus de nos dynasties politiques et à une complexe et difficile relation avec les circonscriptions rurales et l’hôtel du gouvernement.

Même quand SAJ décidera de disparaître de la scène au profit de son fils, le scénario risque de demeurer le même… et ce, jusqu’à ce jour, ce beau jour, où les princes qui nous gouvernent se décideront, enfin, de réformer notre système électoral dépassé, de voter une loi sur le financement des partis politiques, de briser le monopole de la MBC, de mettre en application une Freedom of Information Act…

Mais cela ne risque pas de se produire. Ces changements majeurs vont mettre fin aux feuilletons auxquels nous assistons depuis la fin des années 60. Et ceux qui jouent dans ces séries interminables ont tout intérêt à ce que «the show goes on, until the very end…»

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