Chacun pour choix

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Véritable coup de tonnerre dans la vie politique française en 2002, lors de la proclamation des résultats du premier tour des élections présidentielles. Abasourdie, hagarde et presque K-O. debout, la France se réveille en sursaut, les yeux écarquillés malgré des paupières encore aussi lourdes que des bouteilles de butane, et constate que son paysage politique n’est plus une question de clivage gauche-droite : la bipolarisation politique, à laquelle elle s’était habituée depuis l’ère de la guerre froide, a littéralement volé en éclats. Alors que tous, ou presque, croyaient qu’ils se dirigeaient, une fois de plus, vers un duel entre le candidat de la droite, Jacques Chirac, et celui de la gauche, Lionel Jospin, ils devaient désormais composer avec une nouvelle donne : l’émergence d’une troisième force, le Front national de Jean-Marie Le Pen et, pour beaucoup, l’incrustation d’un caillou dans la chaussure démocratique. Au second tour, la France se mobilise et plébiscite, avec un score à la Omar Bongo, un Jacques Chirac que l’on n’attendait plus. Mauvais perdant, Lionel Jospin se retire définitivement, à tort, de la politique. Mais l’on oublie un peu trop hâtivement que la plus grande perdante de ce scrutin fut sans aucun doute une démocratie victime de son système électoral : Jacques Chirac s’est imposé par défaut et cela ne reflète, bien évidemment, pas les aspirations réelles du peuple français.

L’on comprend donc la réaction de Paul Bérenger à la première ébauche du projet de IIe République que proposait le Premier ministre d’alors. Fort heureusement, le leader du MMM avait subodoré les effluves de soufre et avait, à juste raison, qualifié ce projet initial de «bombe à retardement». D’autant plus que son jugement salutaire reposait sans aucun doute sur la fragilité de notre tissu social.

Ce projet de IIe République, bien que revue et corrigée par Navin Ramgoolam et Paul Bérenger avant le scrutin de décembre 2014, est aujourd’hui définitivement enterré. Et c’est tant mieux.

Cependant, malgré un multipartisme d’apparence, il subsiste encore une écharde au pied de notre démocratie : la bipolarisation de notre paysage politique. Exception faite aux élections de 1976, l’électorat reste otage à chaque scrutin au regroupement en deux blocs des diverses forces politiques du pays. Dans une telle conjoncture, malheureusement entretenue par la peur de perdre des grands partis politiques et farouchement convoitée par des groupuscules parasitaires, l’on est alors appelé à choisir le moindre mal. Et tant pis pour la sacrosainte règle : un gouvernement pour le peuple et par le peuple.

Pour la liberté de choix auquel a droit un peuple et pour le respect des règles démocratiques, il est donc réconfortant d’entendre les leaders du Parti travailliste et du MMM, encore aujourd’hui les deux plus importantes formations politiques du pays malgré la déroute de décembre 2014, annoncer leur ferme intention d’aller seuls aux prochaines élections législatives. Nous osons espérer que ce n’est point une fanfaronnade de plus ou un enfumage répondant à un climat politique sur lequel flotte encore un épais brouillard. Celui des deux qui gardera le cap et respectera encore demain sa parole d’aujourd’hui sans succomber à la tentation de la facilité prendra de la hauteur aux yeux d’un électorat désabusé et las des regroupements opportunistes et condamnables. Non seulement ils offriront enfin au peuple une liberté de choix qui se veut vivante dans un vrai système multipartite mais, mieux encore, ils nous débarrasseront de ces faiblards qui jouissent du pouvoir, sans véritable légitimité, alors qu’ils ne sont qu’insignifiants à l’échelle nationale.

Aussi, nous oublions un peu vite que cette bipolarisation, qui se traduit par le regroupement en deux blocs des divers partis politiques, ne sert finalement pas les desseins des plus forts. Car dans une telle situation, le vrai gagnant, le parti le plus irrésistible, conquérant, et dominant, c’est celui de l’abstention et de la démobilisation. Et elle ampute au peuple son véritable pouvoir décisionnaire.

Si le monde politique ne se réinvente pas et s’il s’entête à laisser perdurer cette bipolarisation, le seul moyen de l’éviter c’est de plaider pour un scrutin proportionnel. Cette alternative n’est cependant pas dénuée d’aléas. Si d’un point de vue démocratique le scrutin proportionnel est le plus logique, il n’en demeure pas moins qu’il est sans doute un mauvais système pour gouverner. Sachant qu’il est aujourd’hui quasiment impossible pour un parti de notre échiquier politique d’obtenir plus de 50 % des voix, le seul recours au scrutin proportionnel engendrerait une instabilité tant au niveau du législatif que celui de l’exécutif. Plombant ainsi le capital confiance et le développement économique.

Les événements politiques postindépendance nous ayant appris que l’avènement d’une nouvelle force est symptomatiquement tributaire d’un vacuum politique, il serait sans doute utopique, à ce stade, d’entrevoir la possibilité qu’une nouvelle génération sorte de terre assez vite, assez forte pour briguer les prochains suffrages en véritable alternative. Le MMM a bien pris 13 ans pour accéder au pouvoir.

En attendant, gageons que les révolutions de palais ne tardent guère.

Sinon, le pessimisme des urnes, né d’une lassitude de la bipolarisation, finira par laisser la place à l’optimisme des rues, engendré cette fois par une polarisation du réflexe de survie démocratique.

Pour les prochaines élections donc : chacun pour soi. Et ce afin que le choix du peuple soit.

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