Le flou des rois

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L’enfumage est certes salutaire sous les tropiques. Il nous permet de nous débarrasser d’insectes insidieux et néfastes à notre santé. Cette fumée est donc, malgré ses inconvénients, saine. Mais lorsqu’elle est le produit d’un appareillage politique, elle brûle les yeux d’une opinion publique toujours aussi frileuse à l’ambiguïté, qu’elle soit réelle ou perçue. L’instinct populaire est donc de la chasser avec toute sa bande : la défausse, l’opacité, l’évitement et le non-dit.

Comme il sait si bien nous jouer le coup du sang chaud, Bérenger réagissait impétueusement, une fois de plus, dans son analyse postélectorale de la défaite rouge et mauve du scrutin de décembre 2014 : il avait sous-estimé l’impopularité de son allié. Et basta. Comme Pilate, il se lava les mains pourtant encore fraîchement embourbées dans un projet d’une seconde République. Atavisme oblige, Ramgoolam fils économisa sa salive et ne pipa mot. Sans doute avait-il mieux flairé l’effarouchement populaire suscité par ce projet dont l’ambiguïté fut alimentée par ceux-là même qui l’avaient fomenté. Aux militants de la première heure, l’un fit miroiter son accession au poste de Premier ministre avec tous pouvoirs. Et pour un quinquennat s’il vous plaît ! Aux travaillistes purs et durs, l’autre tenta de rassurer les plus sceptiques en évoquant un septennat présidentiel. Avec pleins pouvoirs s’il vous plaît ! Les graines du doute furent plantées. Devant tant d’ambiguïtés, l’électeur crut percevoir un enfumage de plus et prit ses jambes à son cou.

Quand il y a du flou, c’est qu’il y a un loup dit-on. Avec le scrutin de décembre 2014, la battue fut donc ouverte pour une population assoiffée de mots vrais et déterminée plus que jamais à chasser ceux qui pratiquent l’évitement et le non-dit et qui labourent leurs champs d’ambiguïtés. Mais voilà que des loups courent toujours. Car la duperie existe encore : élisez le géniteur au poste suprême pour cinq ans et vous aurez la progéniture. Et pour trois ans s’il vous plaît !

Si avec le projet de seconde République maladroitement porté par Ramgoolam et Bérenger, la population a cru percevoir les effluves fétides de l’ambiguïté, avec la dérive monarchique des Jugnauth, allègrement et impudiquement soutenue par Duval et Collendavelloo, la duperie n’est plus du domaine de la perception ou le fruit de l’intuition. Elle est avérée et est un fait accompli. Pis encore : ceux qui ont sournoisement menti ou, soyons indulgents, pas tout dit à l’électorat ne ressentent aucun scrupule. Pas plus aujourd’hui qu’hier. Endormis que nous étions par la berceuse électorale, nous ne pouvions les entendre murmurer comme jadis Dalladier : «Ah, les cons…»

Au risque de plagier le grand Bécaud : Et maintenant, qu’allons-nous faire ?

D’abord, nous extirper d’une addiction qui nous a trop longtemps pourri le modèle politique et, en amont, social : l’oubli. Entretenir le culte de la mémoire courte c’est enivrer les menteurs de leur opium quotidien.

Puis, ne nous gargarisons plus de cette désillusion empirique où se mêlent résignation et fatalisme. Le rêve n’a jamais été une ringardise. L’optimisme n’a jamais tué personne. Et l’espérance n’est pas morte. Elle n’est tout bonnement pas encore réveillée. La nouvelle génération n’est pas sommée de tourner le dos à la politique. Mais elle s’attend que nos politiciens leur réinventent un nouvel ordre sociopolitique solidement construit sur des idées novatrices, passant inéluctablement par une transfusion sanguine qui doperait des partis politiques essoufflés pour avoir trop souvent, avec un entêtement suicidaire, tenté de remonter le déferlement aquatique à contre-courant. Certes, ce ne sont pas les menteurs d’aujourd’hui qui pourront demain laisser tomber les écailles et mener le banc à des eaux régénératrices. Car il serait imprudent de se faire ausculter par un médecin qui ne respecte par le remède que lui-même prescrit.

Deux questions se posent donc : comment et par qui viendra ce changement apte à insuffler aux jeunes de notre pays cette espérance qui sommeille encore ? Et comment s’assurer que le remède ne vienne pas trop peu, trop tard ?

Il ne faut jamais rechigner à s’inspirer de l’Histoire et des formules savoureuses dont elle regorge.

Jean-Louis Laya, auteur dramatique et critique littéraire français, ne cachait point son mécontentement à l’égard des pouvoirs monarchiques sous Louis XVI tout en désapprouvant les excès des révolutionnaires. Il fut l’auteur d’une pièce de théâtre tout aussi culte que prémonitoire intitulée «L’Ami des lois» et jouée quelques jours seulement avant l’exécution du dernier roi de France de l’Ancien Régime. De cette œuvre l’on retiendra cette phrase : «Quand on n’a rien à perdre, on peut bien tout risquer.»

Quel dirigeant politique s’aventurera à sa révolution de palais ?

L’immobilisme n’a que trop perduré. La prise de risque est urgente.

Las d’ingurgiter du réchauffé, il ne serait pas surprenant que de nouveaux chefs nous concoctent de nouveaux plats. Et ce pour le plaisir de notre… palais.

Bon appétit.

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