Vishnu coincé entre les cygnes noirs et l’or

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Ce n’est ni l’apaisement ni la continuité. On veut nous faire croire que le gouvernement n’est pas déstabilisé, que ce «mini-remaniement» est du «business as usual», bref, que c’est un problème de santé de Vishnu Lutchmeenaraidoo qui a provoqué sa révocation des Finances. Admettons que nous ne sommes pas devenus complètement débiles, et que nous gobons, avec une légère circonspection, cette explication farfelue du Premier ministre. Pouvons-nous, en revanche, avaler le fait que les ennuis de santé de Lutchmeenaraidoo vont disparaître une fois celui-ci installé aux Affaires étrangères? Est-ce une maladie liée au portefeuille (je parle ici du maroquin ministériel): aux Finances, la bronchite aiguë devient chronique, aux Affaires étrangères, par enchantement, les poumons se désenflamment ? Et dire qu’il n’a même pas changé d’air puisque c’est le même bureau, avec les mêmes allergènes.

Soyons sérieux, et mettons de côté la grossière propagande gouvernementale. Que savons-nous ? Il y a un «complot» au sein du gouvernement Lepep. Il existe un «crime» qui «profite» aux «comploteurs». Les termes entre guillemets n’émanent pas de nous, journalistes. Ils sont ceux du ministre Lutchmeenaraidoo, qui n’a pas encore pu nommer celui qui veut sa peau, alors que tout le monde sait de qui il s’agit.

Philosophe, adepte de la méditation transcendantale, Lutchmeenaraidoo s’est donné un temps de réflexion avant de «passer à l’action». Mais en face de lui, il y a un stratège qui a étudié Sun Tzu et Clausewitz, et qui sait fort bien qu’une bonne part de l’Art de la guerre est basée sur la duperie. Si l’ennemi est à terre, il faut se jeter sur lui et déclencher la bataille d’anéantissement, sans tarder. Dans le cas de Vishnu, on a violé le secret bancaire, terni l’image de la SBM, fait chuter l’action boursière de la banque, effrayé les investisseurs, mobilisé l’ICAC pour l’atteindre. Simultanément, on a sorti des dossiers contre sa soeur, son fils, sa belle-fille, sa proche collaboratrice. Et on a actionné des leviers complaisants pour diffuser les news. Lutchmeenaraidoo, pourtant grand tacticien, n’a rien pu faire pour esquiver tout cela.

Il est utile ici de rappeler que le gouvernement Lepep a été porté au pouvoir avec une doctrine : «Il faut tout nettoyer au Karcher et tant pis pour les éclaboussures de boue». Cette doctrine est incarnée le mieux par Roshi Bhadain. Une doctrine rend le combattant intrépide et inébranlable dans sa foi. Celui qui attaque montre que sa force est abondante (avec ou sans la MBC). Et celui qui se défend, comme Lutchmeenaraidoo, montre que sa force est inadéquate, surtout quand on l’attaque sur l’enrichissement rapide, l’exploitation de minerais qui détruit la planète, sur la gloutonnerie de l’homme et sur le fait que, pour certains, la spéculation sur l’or peut être considérée comme une forme de jeu de hasard pour riches zougadères ...

Sursaut d’orgueil de l’homme à terre, qui a trouvé, en Facebook, un solide allié pour diffuser ses réflexions. Lutchmeenaraidoo aujourd’hui ne veut plus être un simple spectateur de ses malheurs. Conscient qu’il faisait l’objet d’enquêtes depuis plusieurs semaines, il a essayé, en vain, de calmer le jeu en demandant son adhésion au sein du MSM (If you can’t beat your enemy, join him). Puis il nous a donné, sur son lit d’hôpital, une interview pour parler surtout de son Budget 2016-2017, qui aurait été consacré aux PME et aux jeunes. Il voulait être maître de son calendrier et de sa communication.

Depuis quelques semaines, devant les contradictions et les agitations du monde, il s’est replié sur lui-même, sur sa vie intérieure. Il s’est éloigné de son fameux triangle de piliers nouveaux (le port, l’océan et le continent africain) et de la philosophie de Kierkegaard : «L’homme véritablement extraordinaire est le véritable homme ordinaire». L’avenir, insistait Lutchmeenaraidoo sur le plateau de l’express, est un ensemble de possibilités vers lesquelles il faut tendre, «l’avion doit décoller malgré les vents contraires». Selon lui, l’action gouvernementale est, avant tout, une mise à l’épreuve de ces possibilités. Elle est la pierre de touche de notre sincérité : «veut-on vraiment sortir du middle income trap ?» Il maintenait qu’on était soumis à de nombreux déterminismes. Il avait vu loin Vishnu, il avait même entrevu la possibilité de «Black Swan» (terme qui lui est cher et qui décrit un certain événement imprévisible, et qui, s’il se réalise, a des conséquences d’une portée considérable et exceptionnelle) pour notre croissance, mais il ne se doutait pas que les cygnes noirs venaient dans sa direction, à quelques semaines du Budget...

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