Quelques voeux pas trop convenables...

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Le changement n’est pas juste une affaire de date. C’est surtout un regard nouveau que l’on devrait s’offrir. Comme changer de perspective, recentrer l’angle. Aller, si possible, de l’autre côté de la barrière pour mieux comprendre notre monde, sous ses multiples complexités. Navin Ramgoolam est sans doute le Mauricien qui l’aura le mieux compris en 2015. Arrêté plus de quatre fois, détenu en cellule, traîné devant les tribunaux, pris par le collet comme un malfrat à la célèbre rue abritant le musée SSR – la photo de sa chemise en lin grande ouverte aura du reste marqué les esprits. Quel revirement de situation pour un ex-Premier ministre, Rolex au poignet, qui brillait sous un jour autre, avec une police couchée devant lui. C’était, pour lui, pas pour le pays, des jours heureux, où il pouvait se payer la classe qu’il aimait étaler et stocker par centaines de millions de per diem dans ses coffres et autres sacs griffés.

Mais privé d’une télé privée, c’est sur YouTube que Navin Ramgoolam a dû, cette fois-ci encore, formuler ses voeux de fin d’année. Comme tous ceux qui ne peuvent utiliser la station de radiotélévision nationale – qui est demeurée un outil, avant tout politique, pour asseoir la propagande du gouvernement en place. Il doit aujourd’hui mesurer cette occasion ratée qu’il avait pour réformer la MBC – qui de surcroît accumule des pertes, en raison d’une gestion malsaine et criminelle (l’argent du contribuable qui finance des centaines de jobs fictifs, casés par des politiciens de toutes les couleurs).

Comme Ameenah Gurib-Fakim, comme sir Anerood Jugnauth, comme d’autres dirigeants du monde, Navin Ramgoolam a utilisé des formules puisées dans des cartes de voeux pour ses voeux filmés : santé, sécurité, sérénité, paix, bonheur, bla-bla-bla. Des souhaits politiquement corrects, écrits de manière impersonnelle, qui sont et qui sonnent, bien souvent, sirupeux et creux.

Pas besoin, en effet, d’être Mme Kwok pour prédire qu’on n’a pas d’autre choix de discours que de souhaiter, pêle-mêle, un minimum de cyclones, plus de liberté démocratique, de l’harmonie, beaucoup d’emplois, une éducation de qualité, pouvant éveiller l’esprit critique, pour nos enfants qui sont nos seules ressources véritables de demain, en attendant que l’économie bleue se développe, ou que les secteurs financiers et BPO repartent. Ce qui risque d’être compromis si on ferme la porte aux compétences étrangères.

Mais Ramgoolam et Jugnauth peuvent-ils sortir des sentiers battus pour plaider pour un État démocratique, ouvert, transparent, où les dynasties politiques, jouant aux «musical chairs», n’auront pas prise sur tout : de la nomination du prochain DG de l’ICAC à celui de la MBC, en passant par le nombre de séances parlementaires en une année ou tout un mandat ? Peuvent-ils souhaiter à Maurice une profonde et courageuse réforme électorale susceptible de faire émerger une vraie – et nouvelle – classe de dirigeants politiques, pas celle qui se mesure au nombre d’années passées au PMO, ou à la taille d’une Rolex ! Peuvent-ils vraiment mettre en chantier un développement économique intègre, intégral et intégré de Maurice, en sauvegardant tous nos atouts environnementaux ? Veulent-ils l’émergence d’un mauricianisme qui ferait mourir de sa belle mort le recensement obsolète de 1972, et son rejeton hideux qui n’a aucune raison d’être, si l’on se base sur la méritocratie et l’intégrité, le tant décrié Best Loser System qui est maintenu en vie par des lobbies sectaires ?

Si le vrai changement de 2014 à 2015 aura été la prise de conscience de l’électorat mauricien de sa capacité à agir collectivement – presque comme un seul homme – pour chasser deux leaders arrogants des deux plus grands partis politiques de Maurice, le PTr et le MMM, le changement qui s’opère, sous le jour nouveau de 2016, pourrait bien être la remise en question d’une alliance gouvernementale, un gouvernement qui n’a rien de «Lepep» (dixit Jane Ragoo), en qui des attentes énormes, suscitées, entre autres, par un programme électoral alléchant, avaient été placées. Or les choses ne se passent pas tout à fait comme prévu. La nouvelle équipe navigue à vue, ballottée par des vagues qui viennent secouer son embarcation. Ainsi les voeux à nos dirigeants politiques devront être moins convenables que ceux qu’ils nous adressent derrière un écran, sans doute écrits par des experts en formules. Mettons de côté les poncifs, et regardons en face ceux qui travaillent pour nous et sont payés avec nos sous. Il faut les pousser à être responsables et transparents face à leur programme gouvernemental. Ils ne peuvent pas se permettre de faire la sourde oreille. Voici nos souhaits, pas trop convenables :

Le temps des promesses. C’est fini, parlons vrai. Le ministre des Finances doit expliquer les fluctuations inquiétantes notées dans ses chiffres de croissance. Il doit nous expliquer ce qu’il fait pour faire revenir l’investissement – sur la Bourse ou en termes d’investissements directs – et résorber le chômage des Mauriciens – pas des Bangladais.

Le temps de l’ouverture. La mondialisation nous oblige à nous ouvrir, pas à nous replier sur nous-mêmes, surtout si l’on veut trouver sa place dans la nouvelle économie mondiale. Le discours du ministre du Travail est dans ce sens inquiétant. Pourquoi se fermer aux compétences étrangères ? Est-ce ainsi qu’on pourra devenir un pays à revenus plus élevés ?

Le temps des institutions. Pourquoi remercier quelqu’un qui serait perçu comme étant trop indépendant ? Il faut que les institutions puissent fonctionner librement sans l’ingérence politicienne. La ligne de démarcation entre État et Gouvernement doit être redéfinie. À la MBC aussi, il faut comprendre les aspirations du lobby sectaire anti-De l’Estrac. Sur un autre plan, la séparation des pouvoirs doit demeurer un principe sacro-saint. L’exécutif ne doit pas chercher à faire pression sur le judiciaire. Le Conseil des ministres ne doit pas tout laisser tomber et aller suivre le procès de Pravind Jugnauth à la mi-janvier. Respectons le décorum afin de donner le bon exemple républicain aux jeunes.

Le temps de la transparence. À quand la «Freedom of Information Act» et une vraie politique de «open government» ?

Le temps du travail. Ne soyez pas braqués uniquement sur le nettoyage, il y a du travail à faire, des chantiers à ouvrir, des emplois à créer. Nos politiciens doivent se mettre au travail et arrêter de se croire, en permanence, en pleine campagne électorale. Au sein de l’alliance gouvernementale, les partis ne doivent pas se tirer dans les pattes. Collectivement, ils peuvent faire plus. Ce qui réduirait le temps d’attente et le gaspillage. Collectivement aussi, le pays peut avancer ensemble si tant qu’un miracle économique soit à portée de notre destin commun...

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