Propos candides d’un bon père de famille

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C’est sidérant à quel point les conseils d’un père, qu’il soit SSR ou SAJ, ne sont pas du tout suivis par le fils. Que ce soit à la tête du Parti travailliste ou du MSM, c’est le fils qui a repris le flambeau du père.

Affrontant des questions en direct, le Premier ministre a fait preuve de candeur hier, et a laissé parler son coeur de père. Il a ainsi confié que le métier de politicien est vraiment ingrat. Flashback : 1983. Après avoir sorti le pays du rouge, SAJ a eu un coup de pied de l’électorat en 1995 ; ce qui lui a fait mal. Selon son raisonnement, après tout ce qu’il a fait, notamment avec une situation de plein-emploi lors du boom économique des années 80, l’électorat n’aurait pas dû le sanctionner, 12 ou 13 ans plus tard. Il aurait dû être indéboulonnable, indéracinable, irremplaçable…

Après avoir perdu le pouvoir en 1995, sir Anerood a alors compris que «dimounn péna rékonésans». Et c’est dans ce contexte qu’il a «supplié» son fils unique de ne PAS le suivre dans l’arène politique. La suite de l’histoire, on la connaît. Surfant sur le patronyme Jugnauth, Pravind, désobéissant à son père, se jette dans le bain, en 1996, lors des municipales, et grimpe tous les échelons possibles et devient, quelques années plus tard, soit en 2003, le leader du MSM. C’est sir Anerood qui lui passe le relais, avant d’aller au Réduit comme président de la République. Pourtant, il y avait d’autres politiciens, dont Madan Dulloo, qui auraient pu aspirer à devenir le dauphin de SAJ.

Ce qui nous pousse à nous interroger : pourquoi un Ramgoolam doit-il remplacer un Ramgoolam ? Pourquoi un Jugnauth doit-il succéder à un Jugnauth ? Idem chez les Duval. Le MMM de Bérenger va-t-il épouser cette même logique de transmission consanguine ?

Si la politique est si ingrate à pratiquer, si les avis paternels sont détournés, il doit alors y avoir d’autres raisons pour expliquer la succession politicienne qui prend des airs de secrets de famille. Sir Anerood a donné une partie de la réponse hier : il ne «faudrait pas empêcher à un proche de ministre d’entrer au gouvernement si ce dernier est compétent». Si l’argument relatif aux compétences est acceptable, le mode de sélection de ces proches de ministres est, lui, discutable. Le procédé n’est pas transparent, entre autres, dans le cas des 60 médecins recrutés par le ministère de la Santé, pour ne citer que ce cas-là. Sir Anerood a dit qu’il n’est pas revenu au pouvoir, l’an dernier, en raison des promesses électorales qu’il a faites, mais en raison du désir de la population de «nettoyer la pourriture qui s’est installée durant les neuf années Ramgoolam». Donc du coup, ses promesses ne sont pas aussi importantes que ce besoin urgent de «nettoyer» le pays de «la mafia de Ramgoolam».

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À 85 ans, le Premier ministre mauricien confie qu’il n’a plus le temps de se reposer, tellement il est absorbé par sa mission à la tête du pays. Et puis il est devenu un peu émotif à la télé hier, quand on a abordé la question de son âge, et a dit que certains priaient pour sa mort. Il a alors parlé de sa relation avec son fils : «Oui il y a des conflits comme entre n’importe quel père et fils.» Même s’il a retourné le couteau Murday dans la plaie, il n’a pas laissé les différends par rapport à Danielle Selvon ou Menon Murday venir publiquement s’interposer entre son fils et lui. «Il a le droit de penser différemment que moi.» Voilà de quoi clouer le bec à tous ceux qui propagent des rumeurs selon lesquelles les deux Jugnauth seraient à couteaux tirés. Rien de plus faux. De même, SAJ est conscient qu’il doit garder son alliance soudée. Il préfère renvoyer les dossiers susceptibles de créer des tensions au sein de Lepep, comme la MBC, «aux leaders des partis». Comme son ministre des Finances, SAJ reste au-dessus de la chose politicienne. Ce qui est une bonne chose car il n’a pas plus de «voix» à conquérir à son âge, d’où la fermeté affichée par rapport au dossier des marchands ambulants. Un dossier qu’aucun politicien n’a pu régler jusqu’ici, en raison de la pression populaire émanant de la rue, et des agents politiques qui, aujourd’hui, réclament leur part du gâteau.

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À bien voir, le vrai challenge du MSM n’est pas l’état de santé de sir Anerood. Il a prouvé hier qu’il est lucide, qu’il a du répondant, qu’il peut sortir quelques blagues et même encaisser quelques coups des journalistes légèrement impertinents. Le vrai boulet n’est pas l’affaire BAI : «Nous avons été félicités par le FMI pour notre courage dans la gestion de ce dossier.» La vraie épine pourrait bien être l’affaire Medpoint et le sort incertain que la justice réservera au fils Jugnauth, en janvier prochain. La rentrée politique sera largement tributaire du sort de celui-ci.

Préoccupé, Pravind Jugnauth est conscient qu’il joue non seulement sa carrière, mais aussi l’avenir politique du MSM. Si la justice confirme sa condamnation de 12 mois, il fera de la prison. Et cela aura un impact certain sur le moral de son parti, mais surtout sur l’alliance Lepep. Si l’affaire Pravind Jugnauth est renvoyée, le leader aura encore à ronger son frein durant toute l’année 2016… En attendant, sir Anerood va, lui, maintenir le Karcher sur l’écurie Ramgoolam, de peur que l’autre fils (celui qui se dit être le «papa de tous») ne profite de l’absence de Pravind pour reconquérir l’électorat. Ainsi va notre pays, d’année en année, de père en fils…

Pourtant, au-delà de l’avenir des fils de l’un ou de l’autre, il y a des dossiers importants pour sortir du jeu politique actuel – qui a assez duré. L’énième annonce d’une réforme électorale se doit de produire des résultats concrets cette fois-ci ; le concept de transparence et d’«open government» doit primer ; l’ouverture aux investissements et aux compétences étrangers doit se poursuivre ; la dette publique doit être contenue ; et la méritocratie doit prévaloir dans tous les cas. En attendant, les marchands ambulants constituent un test de gouvernance pour Jugnauth père. Peut-il vraiment libérer Port-Louis de ses envahissants marchands en cette fin d’année ?

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