Quelques hommes font la loi...

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Au Parlement cette semaine : deux jours de débats, 35 orateurs, un amendement constitutionnel et un projet de loi contestable et contesté jusqu’au bout. Au final, trois hommes ont dominé de par leur presence – ou leur absence – les travaux parlementaires. Et les deux législations, malgré toutes les contestations, ont été votées à une majorité de trois-quarts. Qui peut faire mieux ?

C’est une valse à trois, une danse qui change peut-être de rythme et de cadence au fil du temps qui s’effiloche, mais qui reste entre trois individus. Trois anciens Premier ministres, devant lesquels d’autres politiciens courbent l’échine.

Flashback. En décembre dernier, Navin Ramgoolam et son partenaire Paul Bérenger, dans leur manifeste électoral, proposaient un changement constitutionnel aux électeurs. «Près d’un demi-siècle après l’adoption de notre Constitution, l’alliance PTr-MMM propose une réforme majeure pour l’avènement de la IIe République (...) Ainsi, dès que possible après les élections, le gouvernement PTr-MMM s’engage à présenter un projet de loi prévoyant une meilleure repartition des rôles et des responsabilités attribués au président de la République et au Premier ministre.»

La population, usée par le régime ramgoolamien et les zigzags de Bérenger, n’a pas bu à leur coupe. Et, contre toute attente, Navin Ramgoolam n’a pas été élu dans son fief (se faisant battre par Sharvanand Ramkaun, inconnu du grand public, par plus de 3 000 voix). Donc, adieu Parlement et poste de Super-Président. À écouter les débats cette semaine, on regrettait l’absence de Ramgoolam. D’abord Ramkaun ne pipe pas un mot et ce n’est pas demain la veille qu’il va s’illustrer celui-là. Et puis des quatre parlementaires rouges, il n’y a que Shakeel Mohamed (celui-là même que Ramgoolam voulait priver d’un ticket électoral) qui arrive à tirer son epingle du jeu et à embarrasser et le gouvernement et l’opposition MMM. Quant aux trois autres, ils nous donnent l’impression d’être des marionnettes du Square Guy Rozemont, incapables d’exprimer leur propre pensée politique, se contentant de prendre quelques notes ou d’écouter Shakeel dans ses envolées. L’avenir nous dira si effectivement ils se sont suicidés politiquement en refusant de voter cette semaine.

Il faut aussi dire qu’on n’est pas mieux au MSM, ou chaque orateur a systématiquement, durant ces deux jours, flatté sir Anerood et a pris soin de ne pas occulter le leader Pravind – (Roshi Bhadain avait même la gorge nouée par l’emotion quand, lors de son ‘summing up’ sur le GGIR, il a remercié son ‘good friend and leader’ Pravind). Au PMSD, c’est un peu pareil, les parlementaires rendent souvent hommage à Duval, au ML c’est Collendavelloo et au MP, c’est Ganoo, l’opposant si loyal...Même la néo-indépendante Danielle Selvon et les députés rodriguais ont compris qu’il ne faut pas nager contre le courant SAJ.

Au MMM, auto-qualifié de parti le plus démocratique de Maurice, c’est le leader (qui a sauvé in extremis sa place de parlementaire) qui règne en maître incontesté. Il faut dire qu’il a su faire partir les contestataires comme Collendavelloo et Ganoo. À défaut d’etre Premier ministre aujourd’hui, il a retrouvé le job qui lui sied le mieux : leader de l’opposition. Sa présence dans l’hémicycle enrichit les débats de par sa longue pratique parlementaire. Qu’on soit d’accord ou pas avec lui, sa prestance est un plus. Dans ce même registre, on est persuadé que Ramgoolam aurait mieux fait que Ramkaun ou Jhuboo.

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Face aux deux leaders mythiques, il y avait en décembre dernier, sir Anerood Jugnauth, dont la résilience aura surpris plus d’un. Certes il y avait un vote-sanction massif contre le tandem Ramgoolam-Bérenger, mais la personnalité et la longévité de sir Anerood lui ont permis d’incarner cette alternance qui nous fait si defaut au sein de notre paysage politique mauricien. Et cette fois-ci, un an plus tard, sir Anerood propose un amendement constitutionnel (non pas pour une IIe République mais pour prévoir la confiscation des ‘unexplained wealth’). Ramgoolam, absent au Parlement, fait voter contre. Mais il n’a que quatre malheureuses voix dans l’hemicycle. Bérenger, bel et bien présent, lui, vote pour.

La donne a changé. Donc hier Jugnauth appelait à voter contre l’amendement constutionnel de Ramgoolam-Berenger. Aujourd’hui, Bérenger vote l’amendement constitutionnel de Jugnauth alors que Ramgoolam, pour des raisons évidentes, se prononce contre. Que s’est-il passé depuis ?

Il y a eu les coffres-forts, la série d’arrestations, le défilé des personnalités travaillistes au CCID et au tribunal, la saga Soornack, le retournement de veste de Gooljaury, etc. Et Ramgoolam, acculé, qui, depuis, crie à la vendetta politique. De l’autre côté, Bérenger, surtout après sa deuxième défaite électorale aux municipales, comprend qu’il fait les frais de son alliance avec Ramgoolam, ce qui est à la base de la chute de sa crédibilité. Depuis, il fait tout pour se distinguer de Ramgoolam. Ce qui explique la position qu’il a prise au Parlement cette semaine : il vote pour l’amendement de Jugnauth, et s’abstient de voter en faveur, mais ne vote pas contre le Good Governance and Reporting Bill. Il rappelle que le MMM a toujours été à l’avant-plan de la lutte contre la fraude, la corruption et l’enrichissement illicite. En d’autres mots, que l’episode Ramgoolam n’aura été qu’un accident de parcours...

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On le disait il y a quelques mois : la situation politique de Maurice renvoie à un éclairage intéressant avec la notion de karma, c’est-à-dire comment la rupture avec le régime Ramgoolam se conçoit comme un ensemble de dénouement de situations, et ce, dans de multiples champs : politiques, idéologiques et économiques. Ainsi, le karma de Lepep désigne une intégrale de toutes ses actions et des conséquences. L’Histoire récente montre que nombre de militaires de haut rang ont dirigé des nations, souvent sous des régimes autoritaires, Franco, Pinochet, Kadhafi, Musharraf et, aussi dans au moins deux démocraties reconnues avec Eisenhower et de Gaulle. Chez nous, SAJ incarne celui qui coupe les doigts, nettoie la pourriture, bref il est le seul à pouvoir «jeter Ramgoolam en prison». Et c’est précisément ce que Lepep, une fois au pouvoir, a fait en envoyant Ramgoolam et son principal bailleur de fonds, Dawood Rawat, au tapis. Avec la majorité des trois-quarts aujourd’hui, le MSM peut tout se permettre, surtout un Roshi Bhadain hautain, qui n’a visiblement peur de personne... Les lois, en effet, ne font plus les hommes.

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