Ne tirez pas sur la police !

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La scène se passe au Parlement mardi. Elle ne dure que deux, trois minutes, tout au plus. Shakeel Mohamed est assis vis-à-vis de Showkutally Soodhun. Soudain leurs regards se croisent. Dans les yeux de chacun on peut lire une haine profonde et réciproque. Ils s’invectivent, se menacent, se donnent en spectacle – triste spectacle ! Les nerfs sont à vif. Sur le front bench gouvernemental, Collendavelloo tapote alors sur le bras de Soodhun pour qu’il se calme. On entend Soodhun lancer : «Ar moi li pa pu gagn role». Mohamed aussi murmure des mots manifestement pas courtois. Soodhun est vicieux. Il sait que son adversaire du jour a peu dormi, qu’il est fatigué et assommé par ce qui lui arrive, que son épouse a été admise en clinique, que ses jeunes enfants sont traumatisés. Et il a réussi facilement à le déstabiliser et à le faire perdre son calme, en feignant d’être nerveux. Aadil Ameer Meea demande à Mohamed de laisser tomber.

On a frôlé un sérieux accrochage. Il n’y avait aucune sympathie dans le gestuel ou dans les propos de Soodhun à l’encontre de Mohamed. Et vice versa. Durant cet échange hostile, aucun membre du gouvernement du reste n’a manifesté de la compassion pour le chef de file des travaillistes, pourtant arrêté la veille. On sentait qu’ils étaient surtout derrière Soodhun. Après son bain de foule à sa sortie du tribunal, juché sur les épaules des partisans, Mohamed était bien isolé dans l’hémicycle, hormis ses rares camarades de parti et le clan Ganoo. Paul Bérenger, qui s’assoit à côté de lui au Parlement, a bien été obligé de le saluer et de lui parler, mais sommairement, sans plus. Tout le monde sait qu’il ne l’a jamais porté dans son coeur, et en grande partie à cause de la nébuleuse affaire Gorah Issac.

 Donc venir entendre le lendemain ce même Showkutally Soodhun, flanqué de Roshi Bhadain, critiquer la police par rapport à l’arrestation de Mohamed ne peut que surprendre. Que s’est-il passé pour qu’il change de sentiment, ce bon Soodhun ? A-t-il réalisé que son électorat a été particulièrement froissé par les larmes des Mohamed ? A-t-on réalisé au sein du gouvernement que cela commence à faire beaucoup, qu’on est en train de transformer Ramgoolam, Bachoo et maintenant Mohamed en martyrs politiques ? Qu’on a dépassé les limites, que les dégâts sont souvent irréparables, permanents, même si les ‘charges’ sont dites «provisoires» ?

 Soit. Mais de là à venir blâmer la police est autre chose. C’est grossier. Personne ne les croit. Pire : cela ne changera rien en rien !

En s’en prenant à Heman Jangi, ils nous montrent à quel point ils sont disposés à tout faire. Avec lâcheté et opportunisme.

 Flashback. Le 15 juillet dernier. Le même duo Soodhun-Bhadain est allé aux Casernes pour riposter après que leurs noms ont été mentionnés dans un affidavit juré la veille par le DPP en Cour suprême. Personne n’avait compris leur démarche jusqu’à ce que la police se pointe tôt le matin chez Me Satyajit Boolell. Ils avaient alors besoin des hommes de Jangi. D’ailleurs, le chef du CCID a été décoré par l’État pour ses bons services, n’est-ce pas ? Et aujourd’hui on tire sur lui. Allons, messieurs, arrêtez votre cinéma.

Et puis, en critiquant la police, n’êtes-vous pas en train de critiquer votre ministre de l’Intérieur, votre chef suprême ? Ne savez-vous pas que Monsieur Nobin informe le PMO tous les jours des actualités ? D’ailleurs, il avait même été convoqué, une fois, au bureau de l’Attorney General, ce politicien non élu (qui pensait, à tort, pouvoir donner des directives au détenteur de ce poste constitutionnel).

Ne savez-vous pas que Monsieur Hoolash, responsable des renseignements, consulte le Premier ministre sur une base quotidienne ? Où se trouve la part de bonne gouvernance dans vos critiques politiciennes ? Quand allez-vous comprendre qu’il nous faut respecter les institutions et ne pas tenter de les manipuler à des fins politiques, selon votre agenda, selon les circonstances du jour ?...

Nobin, Hoolash, Seerunghen (adjoint de Nobin), ils étaient de ceux qui étaient dans un garage durant le règne de Ramgoolam. À l’époque, il y avait le CP Rampersad pour la forme et les frères Jokhoo pour le travail politique. La police est devenue un instrument politique depuis longtemps. Raj Dayal pourrait nous raconter pourquoi on a mis si longtemps avant de le déboulonner, même si son portail est resté, comme un symbole grossier de la mauvaise gestion de notre police...

***

Après Dayal et avant Jangi, il y avait feu Raddhoa. Il est intéressant de revenir sur son cas pour illustrer notre propos du jour. À un moment, dans les années 2000, cet officier de police s’était autoproclamé «l’homme le plus populaire de Maurice», avant d’être conspué, plus tard, par les gens de la rue, qui en avaient marre de ses méthodes brutales et de son parti pris politique. En effet, après nombre d’accusations de brutalité policière, Prem Raddhoa avait été transféré en 2001 au garage de la SMF. Il y a passé quatre ans.

 Juillet 2005, Navin Ramgoolam succède à Paul Bérenger à la tête du pays. Peu de temps après, Prem Raddhoa sort du garage de Vacoas, obtient, coup sur coup, deux promotions, prend la direction de la MCIT et les enquêteurs Clifford Parsad, Clency Meeterjoye et Daniel Monvoisin sont chassés. Une valse orchestrée par des pressions externes à la police.

Aux Casernes centrales, le nouveau Raddhoa se sent fort, fait des déclarations fracassantes sur un ton revanchard. Il ne cache pas sa proximité avec le pouvoir Ramgoolam et des associations sociopolitiques.  D’ailleurs, il déclare un jour à la presse : «J’attends le retour au pays du Premier ministre pour que mes anciens collaborateurs soient affectés sous contrat à la MCIT.» Faisant fi de toutes les procédures.

Il ne s’offusque guère, bien au contraire, quand on le qualifie de «vrai commissaire de police». Ses ordres, laisset-il entendre, ne relèvent pas du commissaire Ramanooj  Gopalsing, enfermé, lui, dans un mutisme depuis l’installation du nouveau pouvoir ramgoolamien.

Raddhoa change de grade certes mais pas de méthodes. À l’hôtel du gouvernement, malgré nombre de critiques, entre autres des avocats-parlementaires, il a quand même ses supporters. D’abord le Premier ministre lui-même, qui déclare publiquement que la réhabilitation de Prem Raddhoa est une «bonne chose» (l’express, 14 octobre 2005). Ramgoolam voulait des résultats concrets sur le «Law and Order», l’un des thèmes majeurs de sa campagne. Le ministre de la Justice d’alors abonde dans le même sens, mais nuance quelque peu : «Il faut des Raddhoa minus B». B pour brutalités policières.

***

L’objectif de Ramgoolam hier et de Jugnauth aujourd’hui rejoint l’obsession des policiers comme Raddhoa ou Jangi : on veut du concret, du solide, des résultats. Les super flics se sentent alors investis de cette mission, montent leur équipe, soignent leur communication. Ils pensent être les sauveurs de Maurice, les héros des écrans. Et pour eux, souvent, la fin justifie les moyens. La fin pour eux : c’est extraire des aveux pour résoudre les cas. Mais de tels aveux, dans un tribunal de justice, sont refusés justement à cause des méthodes illégales. Un exemple parmi d’autres, dans l’affaire Vanessa Lagesse, toute l’accusation repose sur les aveux de Bernard Maigrot récoltés par Raddhoa et ses hommes.

Dans l’affaire Michaela Harte, l’amateurisme des Casernes centrales a été largement médiatisé, pour ne pas dire ridiculisé, par la presse irlandaise et internationale. Récemment, la fille d’Hélène Lam Po Tang nous demandait : «Est-ce qu’il suffit d’aller aux Assises pour conclure que la police travaille (…) et ce, même si le ou les meurtriers de ma mère courent toujours quelque cinq ans après ?».

Sharon Lam Po Tang est venue s’ajouter à la déjà trop longue liste des proches, comme ceux de Vanessa Lagesse et de Nadine Dantier, des trois victimes de la rue Gorah Issac, parmi beaucoup, plusieurs autres, qui vivent habités de questions et de doutes et qui sont incapables de faire un vrai deuil. Comment, en effet, tourner la page quand ceux qui ont tué, assassiné et massacré, courent toujours librement les rues dans lesquelles nous marchons tous les jours ?

Outre le manque de moyens sophistiqués et de formation poussée, le principal mal qui ronge la police demeure l’ingérence politicienne, peu importe le régime en place. En écoutant cette semaine Soodhun et Bhadain critiquer la police, on pourrait croire qu’ils sont pour les droits de l’homme, pour le progrès, pour une vraie réforme de la police. Mais non, ils s’inscrivent dans la même logique politicienne qui a pris les Casernes centrales en otage. C’est pour cela que je dis : ne tirez pas sur la police, au contraire il faut la libérer des griffes de nos politiciens. Comme nombre de policiers me l’ont dit cette semaine : ils ne sont que les boucs émissaires du système. Et ils en ont marre qu’on leur tire dessus alors que les politiciens gagnent à tous les coups !

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