Des questions clés pour endiguer la peur

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À l’heure où se rédigeait cet édito hier, une fusillade  était en cours à Bamako. Des combattants djihadistes, lourdement armés, avaient pris d’assaut l’hôtel Radisson – véritable symbole de la présence internationale au Mali – et on commençait à compter les morts parmi les quelque 150 clients et employés de l’hôtel… Un autre attentat en une semaine. De quoi généraliser la peur.

Le commando armé de Bamako vengeait-il la mort ultra-médiatisée d’Abdelhamid Abaaoud, mercredi, dans un appartement de Seine-Saint-Denis, à Paris ? Ou était-ce un coup porté contre la communauté internationale qui soutient le gouvernement malien dans sa lutte contre les organisations djihadistes opérant dans le nord du pays ?

Mais, plus globalement, où va notre monde ? Assistons-nous à une radicalisation tous azimuts et un règlement de comptes à travers le globe ? Comment devient-on terroriste ? Sommes-nous désormais en état de «guerre» permanente (terme balancé, sous le coup de l’émotion, par le président français) ? Comment gagner une «guerre» contre le terrorisme en général et contre Daech en particulier ? Nos pays ont-ils l’expertise, la patience et la persévérance pour assurer notre sécurité humaine ? Peut-on contrôler les échanges sur Google, Facebook et Twitter ? Quel rôle devraient jouer les banques et autres institutions financières pour contrôler le financement du terrorisme ?

Une semaine après les attentats de Paris, il importe d’apporter des éléments de réponse à ces questions qui nous taraudent, ne serait-ce que pour échapper à l’émotion et à la peur qui tendent à masquer notre vision. D’emblée, il faut éviter l’amalgame et bien désigner l’ennemi, «un ensemble d’individus qui est sorti des valeurs humaines universelles», pour reprendre les mots de l’ambassadeur français Laurent Garnier dans une éclairante interview accordée, cette semaine, à Raj Meetarbhan (à lire sur lexpress.mu).

Pour commencer, il faut qu’on tombe d’accord sur le fait que le terme «terrorisme» revêt diverses significations et plusieurs visages selon la région concernée. L’histoire nous enseigne que les terroristes des uns sont aussi les libérateurs des autres. Aujourd’hui, le raccourci est tentant entre les attentats de Paris et ceux de Bamako, mais il serait fallacieux, ou trop facile.

Même s’ils sont peut-être liés, d’une certaine manière, à Al-Qaïda et/ou à Daech, ou bien qu’il existe des convergences d’intérêts (tactiques et stratégiques) entre des groupes terroristes (il y en a des centaines et des centaines), ceux-ci répondent à des logiques différentes en fonction de leurs revendications sociétales et territoriales et du contexte politique dans lequel ils opèrent. Ce qui fait carburer Al-Qaïda au Maghreb islamique ou Boko Haram, ne peut pas forcément être assimilé aux opérations d’Al-Shabaab en Afrique de l’Est, encore moins à celles des Tamil Tigers au Sri Lanka, ou des bouddhistes-intégristes (qui ont tué huit personnes) en Birmanie.

Selon un rapport d’Europol, l’agence d’application des lois de l’Union européenne, cité par Mediapart, la majorité des attaques terroristes en Europe ont été perpétrées par des groupes séparatistes. «En 2013, il y a eu 152 attaques terroristes en Europe. Seules deux d’entre elles avaient des “motivations religieuses”, 84 d’entre elles étaient motivées par des idéaux ethno-nationalistes ou séparatistes.»

En revanche, d’autres chercheurs avancent que même s’il n’y a pas de lien opérationnel, il y a des convergences et une circulation des hommes dans l’entraide et la formation des troupes clandestines. En Afrique de l’Ouest, trafiquants de drogue, militaires corrompus, groupes terroristes se serrent souvent les coudes pour profiter des commerces illicites qui se font à travers les frontières poreuses.

La communauté internationale, qui cultive des intérêts somme toute divergents, reste divisée, par exemple, sur le Hezbollah, qui est connu pour ses liens étroits avec l’Iran. Si les États-Unis et l’Union européenne considèrent le Hezbollah comme une organisation ayant des liens avec des groupes terroristes, la Russie et la Chine sont d’un avis contraire et le font savoir au sein du Conseil de sécurité.

Autre point important : la religion n’explique pas tout. Selon le politologue Patrick Michel, directeur de recherche au CNRS, spécialisé dans l’analyse des inégalités sociales, «du nihilisme à l’islamisme terroriste en passant par l’ultragauche européenne des années 1970, une continuité existe, qui tient à la recherche, par une petite minorité, d’une rupture radicale avec l’ordre existant. Chaque gouvernement devrait faire son autocritique pour situer ses responsabilités en tant qu’État dans le développement d’un terreau fertile qui rend quelques-uns de nos compatriotes réceptifs à une idéologie meurtrière».

Puisque Maurice n’y échappe pas, il importe de comprendre pourquoi certains de nos compatriotes veulent se rendre en Syrie pour y donner leur vie. Est-ce la faillite de nos dirigeants, du système scolaire, du compartimentage de notre société, ou cela relève-t-il davantage de la psychologie individuelle, voire de la pathologie que de la sociologie, si quelqu’un choisit de semer la terreur ?

Finissons sur un travail journalistique, rondement mené par John Horgan, qui s’est entretenu avec de nombreux terroristes venus du monde entier afin de noter les variations dans les motivations meurtrières d’un individu à un autre. Si beaucoup s’avèrent des militants politiques ou idéologiques convaincus, d’autres sont des mystiques religieux guerriers, alors que d’autres se contrefichent des grandes idées et veulent simplement qu’on leur permette de vivre – avant de mourir – une aventure extraordinaire. Selon Horgan, «les interviews les plus intéressantes qu’il m’ait été donné de réaliser étaient celles où mes interlocuteurs me disaient : “Franchement, je ne sais pas trop pourquoi j’ai fait ça.” Ils désignaient une multiplicité de facteurs plutôt qu’une raison – ou une religion – en particulier…»

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