Éoula sir Anerood !

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C’est une lettre qu’on ne pensait pas devoir vous adresser à (seulement) sept mois de votre retour au pouvoir. Mais les circonstances sont telles qu’elle s’impose aujourd’hui. On espère qu’on vous la lira – si d’aventure vous ne lisez pas ou plus les éditoriaux des journaux, comme se plaisait à l’affirmer Navin Ramgoolam, alors qu’il subissait les critiques de la presse libre et indépendante. L’histoire récente a démontré que l’excuse «la gazette kont mwa» ne peut plus faire long feu face à une opinion publique de plus en plus éclairée et critique.

Ce journal a salué votre retour aux affaires – car outre l’usure du pouvoir, l’ancien régime Ramgoolam dérivait dangereusement et avait, avec un Paul Bérenger obsédé par le poste de Premier ministre, des ambitions quasi-dictatoriales.

Ainsi depuis le 11 décembre 2014, on n’a pas vraiment vu passer les 100 premiers jours de votre gouvernement. Vous nous aviez promis un nettoyage. Et on a été très vite servi. Le peuple admirable n’a jamais vu un tel défilé de VIP et de limousines aux Casernes centrales. Nos journalistes et photographes ont d’ailleurs pris leurs quartiers devant les locaux du CCID. Une actualité chassant l’autre, les va-et-vient de l’ancien Premier ministre, qui hier encore faisaient la Une des journaux, sont devenus des actualités banales, des brèves comme on dirait dans notre jargon. Le bal d’anciens ministres et de leurs proches conseillers est venu démontrer que nul n’est audessus de la loi, que votre gouvernement allait être sans pitié contre ceux qui ont abusé du système. Ramgoolam, Rawat, Jeetah, Bheenick, entre autres puissantes personnalités qui étaient hier encore intouchables, en ont d’ailleurs fait les frais. On a beaucoup nettoyé certes, mais on ne s’est pas toujours senti propre d’ailleurs. Vous vous imaginez pourquoi ? Puis, tout ou presque commence à basculer le 2 juillet, quand les magistrats Ramsoondar et Neerooa ont rendu publique la sentence de 12 mois de prison contre votre fils Pravind, condamné pour conflit d’intérêts dans l’affaire MedPoint – une affaire qui ne cesse de poursuivre votre famille depuis son éclatement. Depuis, on a l’impression – je souligne bien l’impression – que tout est mis en oeuvre par le pouvoir exécutif – dont vous êtes à la tête – pour renverser la vapeur sur ceux qui sont en charge de l’administration de la justice. Dans cette guerre des éléphants entre l’exécutif et le judiciaire, des institutions cruciales comme la police, le bureau du DPP et l’ICAC se retrouvent sous des tirs croisés et en subissent les frais. Comme ancien magistrat, et avec votre approche légaliste, on pensait, à tort, que vous alliez rappeler à l’ordre votre cabinet ministériel qui avait transformé la cour intermédiaire en une vulgaire «place taxis» où se tiennent des meetings. Niet. Vous avez abondé dans le même sens, critiquant sévèrement le jugement, sans nous expliquer pourquoi…

Comme nous, beaucoup ont alors crié : respectons la séparation des pouvoirs et l’indépendance des institutions; cessons l’outrage à la justice. Mais personne ne semble vouloir écouter. Vos ministres Bhadain et Soodhun ont frontalement défié la Cour suprême en incitant – de par leur déposition tout aussi incendiaire que l’affidavit de Satyajit Boolell – la police à aller interroger les responsables de l’ICAC aux petites heures du matin et à se pointer devant la maison du DPP avec un mandat d’arrêt illégal ! Ça a tout l’air d’un État policier ! Ce n’est pas très SAJ tout ça…

LE BAL D’ANCIENS PUISSANTS EST VENU DÉMONTRER QUE NUL N’EST AU-DESSUS DE LA LOI (...)RAMGOOLAM, RAWAT, JEETAH, BHEENICK, HIER ENCORE INTOUCHABLES, EN ONT SUBI LES FRAIS. ON A BEAUCOUP NETTOYÉ CERTES, MAIS ON NE S’EST PAS TOUJOURS SENTI PROPRE D’AILLEURS. VOUS VOUS IMAGINEZ POURQUOI ?

Et depuis, tout semble foutre le camp. Devant la juge Ah Foon Chui Yew Cheong vendredi, le Parquet a refusé de comparaître pour la police et c’est un avocat-politicien de votre camp, parenté à l’un de vos ministres, qui a représenté les Casernes centrales et le commissaire de police. Ce faisant, quel message envoie-t-on ? Quel message envoie-t-on aussi quand le CP va faire son briefing au bureau de l’Attorney General qui est un politicien (de surcroît non élu) et qui chapeaute désormais le bureau du DPP.

De son côté, l’ICAC ne peut pas non plus compter sur le State Law Office alors que le DPP retient les services des avocats du privé qui ont, manifestement, des connexions privilégiées avec la juge Chui Yew Cheong. Cela rappelle, dans une certaine mesure, l’affaire Soornack et le rôle joué par Yousuf Mohamed et Bushan Domah pour la défendre un samedi, en faisant émettre un «Gagging Order» de triste mémoire contre notre groupe et Le Mauricien (alors que les autres titres étaient savamment épargnés, allez savoir pourquoi !). «Gagging Order» qui devait tomber quelque temps après car la liberté d’expression, garantie par la Constitution, fonctionne bel et bien chez nous, grâce, du reste, aux juges indépendants. C’est pour cela que la Cour demeure le dernier rempart du citoyen contre les abus de pouvoirs en tous genres.

Notre appel, sir Anerood, est à deux volets. D’abord comme chef spirituel du MSM et de l’alliance Lepep, n’est-il pas temps de rappeler vos poulains à l’ordre ? Car ce n’est pas en agissant de la sorte, c’est-à-dire en cherchant à tout prix à nuire à tous ceux qui se dressent sur la route premier ministérielle de Pravind Jugnauth que Bhadain et consorts pourraient rendre service à votre fils. Ils risquent de le couler encore plus.

Il y a déjà deux affidavits (Dufry et DPP) qui détaillent le rôle abusif de monsieur bonne gouvernance. N’est-il pas temps de lui donner un carton jaune ? C’est aussi inquiétant quand vos partenaires Collendavelloo et Duval applaudissent votre fils davantage par opportunisme que par principe. S’ils étaient sincères avec vous, ils vous auraient convaincu d’instituer une commission d’enquête sur toute l’affaire MedPoint afin que le doute ne subsiste plus. S’ils avaient du cran, Messieurs Collendavelloo (le père de la loi POCA) et Duval (monsieur-président-du-comité-ministériel-sur-Betamax) auraient menacé de démissionner si l’opacité autour du rachat de la clinique familiale perdure… Mais il semblerait qu’ils ont d’autres agendas que de veiller à la transparence autour de MedPoint ou à l’ascension naturelle de votre fils…

En deuxième lieu, on fait appel à vous comme ministre de l’Intérieur et Premier ministre. Rendez ses lettres de noblesse à la police, demandez à Messieurs Nobin et Jangi de ne pas devenir les serviteurs des locataires actuels de l’hôtel du gouvernement. Ce n’est pas dans cette posture de lèche-bottes que le peuple a besoin d’eux. Et puis, il est temps de rendre fonctionnelle l’ICAC – qui engloutit trop de millions. Refaites un appel à candidatures pour le poste de DG et pour les deux assesseurs. Si Monsieur Aujayeb est le meilleur candidat, il pourrait avoir le job, s’il ne l’est pas, qu’il laisse la place à quelqu’un de plus compétent et de plus indépendant. Il y va de notre argent de contribuable.

Merci de votre attention, sir Anerood.

PS : Si vous étiez en campagne électorale, et que vous aviez à commenter la crise institutionnelle actuellement en cours, vous auriez sans doute dit : «Éoula, akot nou pei pé alé ?» Et vous auriez raison !

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