Dérives Dangereuses

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Lorsque des personnes au pouvoir osent traduire leur amertume en propos capables de détruire des acquis de notre système démocratique, nous avons de quoi nous inquiéter. Semer le doute est un jeu dangereux lorsque des institutions publiques sont ciblées.

On ne sait si le mot «dérives» est assez fort pour qualifier les réactions répertoriées dans la presse et les propos enflammés tenus dans le sillage du jugement de la cour intermédiaire condamnant un ministre du gouvernement sous la PoCA pour conflit d’intérêts. Nous sommes dans un pays qui prône la séparation des pouvoirs, et cela entraîne de facto l’indépendance du judiciaire. Des représentants gouvernementaux ont, pendant ces six derniers mois, poussé encore plus loin – du moins dans leurs discours – l’étendu de notre respect des institutions en évoquant l’indépendance de la police. Le citoyen n’en demandait pas trop, du moment où le judiciaire restait protégé. Mais aujourd’hui, c’est un tout autre signal que nous envoient les puissants.

Le cap franchi la semaine dernière doit nous interpeller. Les propos tenus par les mécontents du jugement laissent planer le doute sur l’idée qu’ils se font du principe de la séparation des pouvoirs. Incertitude aussi quant au respect qu’ils ont pour les institutions qui, de par leur mandat, doivent être indépendantes des pressions de l’exécutif. Et surtout dans un contexte de l’omnipuissance d’un exécutif qui contrôle, par ailleurs, le législatif.

Lorsque des personnes ayant une responsabilité au sein de la vie publique osent traduire leur amertume en propos capables de détruire des acquis de notre système démocratique, nous avons de quoi nous inquiéter. Ils ne sont peut-être pas conscients qu’ils participent à la destruction d’un système qui sert aussi leurs intérêts. Ils doivent comprendre que tout exercice qui consiste à entacher la crédibilité d’une institution clé dans un système dans lequel ils sont maîtres, ne peut que se retourner contre eux à la fin. Même grisés par le pouvoir, ils doivent appréhender les conséquences de l’absolutisme.

SUPRÉMATIE DU DROIT

Ceux qui aujourd’hui s’élèvent contre le judiciaire ouvrent une brèche à d’autres dérives portant atteinte à la liberté du citoyen. Le mal causé par des propos irresponsables peut ne pas être perceptible dans l’immédiat mais le poison instillé dans les esprits, sous l’impulsion et l’émotion, peut générer bien des dégâts. Et c’est là où le dérapage de ces derniers jours devient encore plus grave. Ronger la confiance du peuple dans une institution comme le judiciaire, c’est démarrer une phase dangereuse, non seulement pour affecter notre système démocratique mais aussi pour l’ensemble d’un système qui nous assure un minimum d’ordre et de liberté.

Semer le doute est un jeu dangereux lorsque des institutions publiques sont ciblées, surtout celles dont le mandat constitutionnel, légal et moral est d’assurer le maintien d’un état de droit. On se gargarise de rule of law alors que quand cela nous convient, on oublie que personne n’est au-dessus des lois. On n’admet plus que le judiciaire est le seul garant de la suprématie du droit, et non que les partis politiques, fussent-ils les plus populaires ou encore moins, un fan-club créé à l’impromptu. Les attaques que subit le judiciaire finissent par intégrer les esprits et si cette tendance malsaine persiste et se répand au-delà de la foule de jeudi dernier au New Court House, on se dirige vers la déconstruction de notre démocratie déjà fragile et la faillite de notre société.

Il y a des réconciliations difficiles à faire. D’une part, on se vante de l’état de droit, de démocratie, de la séparation des pouvoirs et du respect des institutions. Mais en même temps, on est surpris du jugement de la cour qui trouve un ministre coupable. Ceux qui disent qu’ils ne s’y attendaient pas et qui applaudissent le jugement comme un exploit du judiciaire ne font que traduire la perception qu’ils avaient de la justice de ce pays. Dans leurs têtes, ils ne voyaient pas le judiciaire clouer au pilori un détenteur de pouvoir. Comme quoi, selon leur perception, le pouvoir contrôle tout, y compris le judiciaire, et que pareil jugement rendu par la cour intermédiaire ne saurait être possible. D’où la surprise et la jubilation pour certains et l’amertume pour d’autres.

L’existence et la généralisation d’un mindset qui ne conçoit pas que le judiciaire puisse agir contre les détenteurs du pouvoir sont signes que notre système politique va mal et que la séparation des pouvoirs, la démocratie et la rule of law ne relèvent que de la rhétorique.

Mais maintenant que le mal est fait, il est nécessaire d’y remédier, et tout de suite. D’ailleurs, une occasion de stopper la spirale va s’offrir le 16 juillet, où l’on espère qu’aucune foule ne viendra déranger la sérénité dans laquelle le judiciaire, en tant qu’institution, a le droit de travailler. Cette foule pourra attendre aux abords du Sun Trust pour être vue par leur leader. Faisons en sorte d’éviter une situation, où il faudra nécessairement la présence des autorités pour que les cours de justice puissent fonctionner normalement.

Nous ne pouvons que souhaiter que la sagesse prévale et que des personnes au gouvernement puissent faire raisonner les autres qui, gagnés par l’émotion et l’euphorie du pouvoir et des foules, se laissent emporter dans des propos publics extrêmement dangereux pour le pays. Il est important à ce stade que les ministres se ressaisissent et ne tombent pas dans la facilité. Qu’ils n’essayent pas de profiter de la faiblesse émotionnelle dans laquelle se trouve le leader du MSM pour lui faire plaisir en balançant en public des phrases potentiellement meurtrières pour nos institutions.

Oui, ils peuvent soutenir et démontrer qu’ils étaient là, car cela peut toujours servir, mais ils doivent le faire sans mettre le feu aux institutions qui garantissent l’épanouissement de notre état de droit et la démocratie dans notre pays. Il y a des personnes au sein du gouvernement, à l’instar d’Ivan Collendavelloo, qui ont une grande responsabilité dans ces instants critiques pour l’avenir démocratique de notre pays. Souhaitons qu’elles aient la volonté de ramener à la raison ceux qui se sont laiss és emporter, espérons momentanément, par l’émotion. Il y va de la survie de nos institutions et de notre pays.

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