Outrage aux magistrats ?

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C’est le droit le plus strict des peuples de choisir leurs dirigeants, d’inventer leurs héros et d’être mal gérés. Ce sont, à la fois, les forces et les faiblesses d’une démocratie (qui est en fait la tyrannie de la majorité, selon Tocqueville). Toutefois, la pression de la rue a, heureusement, ses limites ; dans un état de droit, sa liberté devrait s’arrêter précisément là où commence la primauté du droit commun. 

Mais quand on voit tout un Conseil des ministres qui critique le verdict des magistrats Ramsoondar et Neerooa, devant une foule de déchaînés ayant pris d’assaut la cour intermédiaire, il y a de quoi s’inquiéter. Quand tout un bureau politique du principal parti au pouvoir laisse entendre, quelques minutes après le verdict surprise de la justice, que «nou pou manz ar zot, nou pa per zot !» et qu’il n’y a pas lieu pour leur chef politique de démissionner, alors là on frôle dangereusement l’outrage à la magistrature – même si on prend soin de claironner en même temps le respect des institutions. 

C’est quoi un Etat de droit ? L’ONU le définit comme un principe de gouvernance en vertu duquel l’ensemble des individus, des institutions, y compris l’État luimême, ont à répondre de l’observation de lois, appliquées de façon identique pour tous. La condamnation à douze mois de prison de Pravind Jugnauth par les magistrats Ramsoondar et Neerooa de la cour intermédiaire s’inscrit dans ce registre. 

S’il s’avère indispensable de respecter l’Etat de droit, si l’on veut instaurer une paix durable et réaliser des progrès économiques soutenus, comment alors peut-on ériger en exemple démocratique ou en martyr de la justice le leader du MSM qui a été condamné à douze mois de prison pour conflit d’intérêts ? 

Par quel tour de passe-passe Pravind Jugnauth devient-il un héros national ?

 Reconnu coupable, «beyond reasonable doubt», sous la Prevention of Corruption Act (PoCA) d’Ivan Collendavelloo, son partenaire d’alliance, le leader du MSM est salué par tout un chacun, y compris par des politiciens de l’opposition de bas étage, alors que les magistrats Ramsoondar et Neerooa – dont le courage devrait être davantage salué – sont honnis sur la place publique…

 Nous ne disons pas que la justice est intouchable. Loin de là. Comme défenseur de la liberté d’expression, nous estimons qu’il est important de pouvoir critiquer, de manière correcte, c’est-à-dire dans le respect des lois, tous les pouvoirs : politique, mais aussi médiatique et judiciaire. Cela constitue le nécessaire jeu des contre-pouvoirs. Toutefois, il faut une certaine retenue face au judiciaire, surtout quand l’on est issu de l’exécutif, en raison de la sacro-sainte séparation des pouvoirs. Le fait de chercher à jeter le discrédit, publiquement, sur la décision des magistrats Ramsoondar et Neerooa pourrait porter atteinte à l’autorité de la justice – rempart nécessaire, comme la presse indépendante, contre toute dérive.

 ***

En revanche, le silence des chefs est éloquent. À commencer par celui de Navin Ramgoolam, qui est devenu un régulier des Casernes centrales et des comptoirs de cour qui encaissent les cautions. Celui de Paul Bérenger est aussi intrigant. Aurait-il peur de braquer l’électorat du MSM après s’être mis celui du PTr à dos ? Ou réalise-t-il qu’il était parmi ceux qui ont voté la PoCA de 2002 ? Enfin, celui de SAJ est compréhensible : ce légaliste doit approuver la démarche de son ministre, mais en tant que père qui aspirait à une retraite paisible, cela doit être une dure épreuve, six mois après leur retour triomphaliste à la tête du pays, d’avoir à chercher un dauphin temporaire, qui ne ferait pas ombrage à Pravind…

 
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