Dans un monde idéal…

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Dans un monde idéal et dans un pays dont nous serions tous fiers, Pravind Jugnauth, une fois poursuivi pour conflit d’intérêt sous le POCA, aurait dû avoir refusé d’être candidat le 10 décembre dernier et n’aurait jamais dû être nommé ministre par son père. Dans un monde idéal et dans un pays qui se respecte, le ministre Showkutally Soodhun, une fois condamné de droit commun, aurait dû démissionner aussi. Dans un monde idéal et dans un pays exemplaire, le condamné de droit commun Bissoon Mungroo n’aurait pas dû être nommé au conseil d’administration de la compagnie nationale d’aviation Air Mauritius, troisième plus importante compagnie de Maurice en termes de chiffre d’affaires (Top 100 Companies – Édition 2015). Dans un monde idéal et dans un pays respectueux de l’état de droit, M. Maunthrooa n’aurait jamais dû être considéré comme conseiller au PMO et nommé au conseil d’administration d’Air Mauritius ainsi que de la State Bank of Mauritius, troisième banque du pays en termes d’actifs ; empêtré qu’il est dans l’affaire Boskalis. Dans un monde idéal et dans un pays qui rayonne sa bonne gouvernance au reste de la planète, on s’efface aussitôt que l’on est accusé devant la justice de son pays et on ne considère revenir aux affaires qu’après avoir été blanchi complètement.

Seulement, voilà, être dans un pays idéal suppose quelques hypothèses héroïques et nous ne sommes pas dans un monde idéal et notre pays n’est pas parfait non plus. En conséquence, l’on rationalise, trop souvent sur la base d’analyses parfois légères ou même fictives, mais parfois aussi sur la base de l’état pourrissant que nous nous sommes graduellement constitué à force d’interventions politiques accélérées, responsables d’avoir miné l’indépendance des institutions, quelquefois jusqu’à l’os...

Ainsi, à force d’éroder l’indépendance de la police ou de l’ICAC, chaque adversaire du gouvernement qui se voit poursuivi rationalise en décrétant que le procès est simplement une vendetta «politique» et ne s’efface pas toujours au moment des premières accusations ou même, parfois, d’une poursuite au criminel, mais seulement, éventuellement, au moment de la condamnation. L’abus potentiel de «provisional charges» politiquement motivées mine évidemment la justesse du devoir de démission au moment où de telles charges sont enregistrées. Avec le ministre Soodhun, on a rabaissé le niveau d’un cran : il ne démissionnait pas parce que la faute était «jugée» mineure ! Quoi ? Un ministre de la République ne doit-il pas être un modèle et un exemple absolu, plutôt que relatif ? Vous voyez le danger ? Qui décide que ce qui est «majeur» aujourd’hui, ne sera pas relativisé comme «véniel» demain ? Ou va-t-on nous présenter, bientôt, une charte des délits que l’on peut commettre sans pour autant être disqualifié comme parlementaire, banquier, officier de service public ou notaire ? Le certificat de moralité deviendra-t-il à géométrie variable ? Le ministre de la Bonne gouvernance y souscrira-t-il ? Le parlementaire n’est-il pas celui qui donne le ton de ce que devrait être le comportement des citoyens ?

DÉMISSION BIENVENUE

Avec l’exemple de Soodhun en toile de fond, la décision de Pravind Jugnauth de démissionner est, par contraste, bienvenue et respecte certaines institutions et certains principes. Mais il n’avait pas de choix, finalement. Et nous nous retrouvons donc aujourd’hui avec le chef d’un de nos partis principaux interpellé et arrêté cinq fois, qui ne démissionne pas, et Pravind Jugnauth, condamné à 12 mois de prison, qui n’a pas non plus démissionné comme leader de parti ! Comme le disait l’humoriste Ronnie Corbett : «It is not a pretty sight !»

Dernière facétie à tacler pour aujourd’hui. Au lendemain d’une décision de justice qui était frappante parce qu’elle était quelque peu inattendue, beaucoup de citoyens pétris de politique dévergondée pendant 40 ans, ayant «rationalisé» qu’une jeune juge n’oserait jamais condamner un aspirant Premier ministre, d’autant plus qu’on chuchotait qu’un membre de la famille venait d’être nommé maire MSM ; un observateur de la trempe d’Yvan Martial s’interroge quant à savoir si le jugement du peuple est souverain face au jugement d’une cour de justice !

Cela est passablement inquiétant car le seul fait de poser la question est une manière de remettre en question l’état de droit dans lequel nous avons accepté de vivre et le principe de séparation des pouvoirs. Je m’arrêterais à deux considérations seulement à ce stade. Premièrement, quand Yvan Martial souligne que le peuple était au courant de l’accusation de conflit d’intérêts dont répondait Pravind Jugnauth le 10 décembre dernier et que l’ayant élu, un «verdict souverain» a été prononcé, on ouvre la voie à des «procès» réglés par voie électorale ou ni les faits, ni les lois ne sont maîtrisés, ni les «juges» ne sont assez avertis ! À l’époque, on lynchait aussi de cette manière-là…

Deuxièmement, ce jugement pourrait bien être cassé en Cour supérieure et on attendra donc mais, jusque-là, ne minons pas, s’il vous plaît, un des derniers bastions d’indépendance de réflexion et d’action qui nous reste : le judiciaire, surtout dans un moment où la conduite des uns et des autres est loin d’être honorable ou exemplaire !

Car, dans un monde imparfait, le judiciaire (et la presse libre), même si parfois faillible, est notre dernier rempart dans l’équilibre des pouvoirs qui ancre la démocratie.

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