Peut-on tout publier et peut-on tout faire ?

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Débat intéressant sur la presse, jeudi dernier à l’institut Cardinal Jean Margéot, même si le public n’y était pas. Les nuances soulignées ont été multiples et le débat plutôt complet. Il a ainsi été rappelé qu’il importe de placer le problème, a priori complexe, dans une juste perspective. D’abord, la question trouve une réponse différente selon le pays et la parenthèse-temps que l’on considère. Les moeurs et les normes évoluent ou diffèrent. Ce qui est «mainstream» ou tabou à un moment, dans un pays, peut ne plus l’être quelques années plus tard ou ailleurs. Pensez à l’homosexualité, au chanvre ou gandia, à la religion étatique ou à l’esclavage ! Ensuite, médiatiquement, le public achète ou lit ou écoute ou regarde, en très grande majorité, ce qui le conforte, ce avec quoi il est a priori plus ou moins d’accord. Dès lors s’offusquer de ce qui se publie dans un titre qu’on ne lit pas, parfois au point de brûler le journal ou même de tuer, relève d’une démarche souvent futile et qui de toute manière entrave la liberté de l’autre de se retrouver heureux avec ce qui lui convient. En société plurielle, cela relève d’une tentation hégémonique.

Si l’on s’offusque de ce que publie le journal que l’on a pour habitude de lire, il n’y a qu’à changer de lecture. Et comme il est impossible d’avoir une liberté de la pensée plurielle sans des dissensions d’opinions, et occasionnellement, des offusqués, le consensus dégagé, lors du débat, est que les journaux peuvent tout publier dans le respect des lois du pays et des normes auto-imposées sous forme de ligne éditoriale, de code de déontologie, et selon les réalités de leur environnement immédiat. Tuer des chrétiens au Niger parce que des athées (ou autres) en France ont tenté de caricaturer le prophète des musulmans relève, au-delà du crime, de l’absurde.

Les médias ne sont pas infaillibles et les puissants du jour non plus, ce qui rend la présence de médias libres, servant l’intérêt public et national, d’autant plus nécessaire surtout face à des médias partisans qui ne desservent que les intérêts particuliers de certains (partis, ethnies, religions, système et valeurs économiques). Cependant servir l’intérêt public ne veut pas dire ne pas prendre position. Bien au contraire ! Encore faut-il que les motivations premières soient propres et raccordées à l’intérêt général, national.

Les hommes au pouvoir n’aiment pas les journaux libres parce qu’ils gênent aux entournures. Ce qu’ils ne réalisent pas c’est que le pouvoir établi du jour peut devenir le courant minoritaire de demain, qu’il pourrait alors en avoir besoin et qu’en société démocratique, il faut que toutes les voix s’expriment librement, sans frayeur, surtout celles qui ne sont pas d’accord ! Il faut aussi rappeler qu’aucun média ne peut être libre s’il n’est pas, au départ, libre financièrement. Un citoyen qui veut d’une plateforme libre pour s’exprimer ou pour voir les autres s’exprimer librement, ne peut, de ce fait, refuser de payer, soit pour y avoir accès, soit en permettant la cohabitation de la publicité ; la liberté rédactionnelle face à la pub devenant alors un critère clé d’appréciation du lecteur.

On a enfin souligné que les hommes publics n’ont de vie privée que dans la mesure où leur comportement est en phase avec ce en quoi ils disent croire et que leurs agissements ne compromettent pas les biens ou encore l’éthique d’un État de droit, équitable, avec des devoirs envers tous.

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Il n’y a pas de vie politique sans opinion publique, tout comme il ne peut pas y avoir de démocratie si on ne respecte pas la théorie de la séparation des pouvoirs. Ce qui nous mène immanquablement à l’actualité du jour. Quel message envoie-t-on au peuple quand on veut subjuguer le DPP, poste constitutionnel, à l’Attorney General’s (AG) Offi ce, dirigé par un homme politique, de surcroît qui doit sa place non pas à l’électorat mais à un chef de parti ? On peut comprendre que l’on veuille rendre le DPP encore plus «accountable» pour ses décisions, envers le public, notamment en insistant, qu’il devienne désormais obligatoire d’expliquer ses décisions si «challenged» par l’AG ou par une pétition de 10 000 citoyens par exemple. Mais être «answerable» au pouvoir politique fait sauter un verrou de plus aux institutions qui se doivent d’être indépendantes pour assurer les «checks and balances» qui sont fondamentaux à la démocratie. Surtout lorsque le parti au pouvoir n’a quasiment aucun contrepoids politique. Toutes proportions gardées, imaginez si Obama décidait d’assujettir les deux chambres du Congrès, (qui lui donnent pourtant bien du mal, pour des raisons bassement partisanes) au diktat de la Maison Blanche ! Après la nomination de M. Maunthrooa au «board» d’Air Mauritius, une ICAC dont les responsables ont encore moins de dimension d’«hommes libres» que précédemment, les nominations de MM. Sherry Singh et Ollivry, de Mlle Samputh et d’autres sur le plan «méritocratie» ; on voit les promesses d’une «vraie démocratie» ou du «respect des institutions» aussi s’éloigner et le pays glisser vers le modèle du Bangladesh et de ses deux bégums. C’est vraiment cela notre avenir ?

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Pour boucler la boucle, si le journaliste respecte les lois et se soumet à sa ligne éditoriale, le politicien, lui, fait et modifi e les lois, mais ne devrait pas pouvoir se soustraire de sa ligne politique déclarée, c’est-à-dire son manifeste électoral !

 
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