Et si la démocratie s’appelait Charlie...

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Il y a diverses façons de tuer la démocratie, d’assassiner l’esprit critique, de mutiler la pensée libre.

L’on peut tenter d’asphyxier financièrement des journaux libres et l’on peut bloquer la formation des jeunes voulant devenir journalistes pour rendre le pays meilleur (demandez le mode d’emploi à Ramgoolam); l’on peut tenter de discréditer, à chaque meeting, la presse et traîner dans la boue ses éditorialistes, journalistes et caricaturistes demandez la méthode à Bérenger); l’on peut essayer d’intimider un titre indépendant en cassant les vitres des locaux (demandez à Soodhun); l’on peut brûler les journaux (demandez à Dulthumun ou à la VOH). Certes, ces crimes contre la liberté d’expression et de la presse sont graves, et condamnables, et on doit veiller à ce qu’ils ne se répètent plus à Maurice ou ailleurs. Mais, au final, ce n’est rien en comparaison de ce qui s’est passé, le mercredi 7 janvier, à 11 h 25, dans la salle de rédaction de Charlie Hebdo. Décimer froidement toute une rédaction à la manière des frères Kouachi et de leurs kalachnikovs dépasse l’imaginable. Cela relève de la barbarie.

Ce carnage vient changer, encore un peu plus, le visage du terrorisme qui ne cesse d’évoluer depuis la mort de Ben Laden. Ces journalistes qui ont été criblés de balles, en pleine conférence de rédaction, n’étaient pas des combattants, encore moins des idéologues. Pour ceux qui suivaient leurs oeuvres et ouvrages, Cabu (75 ans), Wolinsky (80 ans), Charb et Tignous étaient avant tout des artistes, des poètes, des êtres sans haine aucune, épris de liberté. Leurs armes étaient leurs crayons.

Créé après l’interdiction d’Hara-Kiri Hebdo (par le pouvoir gaulliste de 1970), Charlie Hebdo est un digne fils de Mai 68, de la liberté, de l’insolence – qui aimait se moquer des pouvoirs et des puissants. «En riant, parfois à gorge déployée, des malheurs du monde, mais toujours, toujours, toujours en défendant la personne humaine et les valeurs universelles qui lui sont associées (...) Nous rions, nous critiquons, nous rêvons encore des mêmes choses. Ce n’est pas trahir un secret : l’équipe actuelle se partage entre tenants de la gauche, de l’extrême gauche, de l’anarchie et de l’écologie», expliquaient les membres de la rédaction de Charlie Hebdo dans une chronique, publiée en 2011 dans Le Monde, dans laquelle ils récusaient les accusations de racisme formulées contre leur journal satirique.

En pages 10-11 de cette édition, nous vous offrons une sélection, minutieusement choisie, de leurs Unes qui démontre qu’ils ne ciblaient aucune religion en particulier, mais se contentaient surtout de «rire des curés, des rabbins et des imams, que cela plaise ou non».

Mais évidemment, les dessins de Charlie Hebdo, par essence, ne peuvent pas plaire à tout le monde, puisqu’ils repoussent sans cesse les limites du permissible dans une démocratie. Ainsi, si pratiquement tout le monde, à travers la planète, y compris notre journal, s’est solennellement dit «Charlie» durant les instants suivant le terrible attentat, les nuances commencent aujourd’hui à ressortir un peu plus : «On est Charlie, sans être Charlie Hebdo» (voir plus loin notre prise de position par rapport à ces dessins). Ainsi, même si nous pensons que nous pouvons rire de tout en ce monde, nous avons tout de même, par respect pour nos lecteurs, censuré pas mal des dessins de Charlie Hebdo – il y en a qui choqueront à coup sûr les âmes sensibles – parce que justement, ils vont à l’encontre de notre ligne éditoriale et sont en déphasage avec le contexte particulier de notre vivreensemble mauricien.

Au final, pour donner toutes ses chances et perspectives à la démocratie, nous devons tous aspirer à un monde où la liberté d’expression sous toutes ses formes diverses sera tolérée. C’est ensuite au consommateur, fort de son libre arbitre, de décider quoi consommer. Le chroniqueur Ross Douthat du NewYork Times résume bien le dilemme contemporain : «Et si un groupe important de gens est prêt à vous tuer parce que vous avez dit quelque chose, il est alors presque certain que ce quelque chose doit être dit, parce que sinon, les personnes violentes ont un droit de veto sur la civilisation démocratique, et si elles gagnent ce droit, il n’y a plus de civilisation démocratique.» À méditer !

 
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