Têtes de Turcs

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Alors que Bérenger évoquait hier la Turquie et son récent changement constitutionnel, Ramgoolam n’a pas manqué de rappeler que «l’express» l’avait comparé à Recep Tayyip Erdogan (voir l’édito de «l’express-samedi» du 30 août, «L’Erdogan mauricien»). Cette comparaison avec le premier président élu au suffrage universel en Turquie n’a pas semblé lui déplaire. Bien au contraire. Est-ce parce Erdogan a remporté la présidentielle haut la main, confirmant ainsi sa suprématie politique sur tous les autres politiciens turcs ? Ou est-ce parce que Bérenger, qui sera un Premier ministre diminué, ressemble, à bien des égards, à Ahmet Davutoglu, le Premier ministre turc reconnu pour la souplesse de son échine face à son leader maximo ?

En tout cas, hier, Bérenger a démontré qu’il sera le meilleur parmi tous les serviteurs de Ramgoolam. Mis en face de ses propos indignés sur «madam-là», lancés lors de ses rencontres avec la presse du temps où il animait encore l’opposition, il a superbement choisi d’ignorer une question de la presse sur Nandanee Soornack, le nouvel aéroport et l’affairisme d’État, se contentant de dire « bisin guett divan aster ».

En effet, voyons au-delà du peu qu’ils ont bien voulu partager avec nous. En 90 minutes, grâce aux images de la MBC, le ‘power couple’ de la politique mauricienne, intervenant en direct de la Clarisse House, s’est immiscé dans notre salon pour nous convaincre que ce n’est pas pour leur destin personnel, mais pour celui du pays tout entier, qu’ils font autant d’efforts pour s’unir. Pourtant ils se disent imbattables avec le présent système électoral et n’hésitent même pas à évoquer un troisième 60-0 de l’histoire politique contemporaine. Leur altruisme, donc, sonne comme faux. Pour plusieurs raisons.

D’abord, ils nous avaient promis de révéler leur accord secret, mais ils ne l’ont pas circulé, laissant ainsi fructifier toutes sortes de spéculations. Puis, ils n’ont pas voulu donner de date par rapport au calendrier électoral : «laisse camion saleté rallier toujours !» - une référence à la fédération des partis de l’opposition qui se met en place. Donc, valeur du jour, alors que se développe un climat de peur et d’attentisme dans les secteurs économique et financier, les deux leaders, qui veulent faire de Maurice un pays «phare», imposent leur rythme au pays. Sans se presser.

N’allez surtout pas leur demander des précisions. Bérenger, du haut de sa suffisance, clame qu’il n’a aucune leçon à recevoir sur le timing de sa démission comme leader de l’opposition. Voilà donc quelqu’un qui est payé, véhiculé, nourri et protégé par notre argent pour faire un travail qu’il ne fait plus et qui ne juge pas nécessaire de démissionner. Quel mauvais exemple pour les jeunes qu’il veut séduire !

Mais le plus grave dans l’histoire, c’est que Ramgoolam et Bérenger sont en train de nous vendre un projet qui demeure flou à bien des égards. Comment vont-ils réformer profondément la structure politique si l’alliance PTr-MMM n’arrive pas à obtenir les trois quarts de sièges à l’Assemblée nationale? Pensez-vous que Ramgoolam va alors céder sa place à Bérenger ? Et s’ils ont cette majorité nécessaire, après combien de temps, Ramgoolam passera-t-il le témoin à Bérenger? Hier on a eu droit à deux positions différentes, mais pas de réponse claire, sur cette même question. Bérenger souhaite une réforme rapide afin d’entrer sans tarder dans son costume de chef du gouvernement. Ramgoolam, lui, donne l’impression de ne pas être pressé du tout d’aller au Réduit.

Si le Premier ministre décide réellement de quitter l’hôtel du gouvernement, il emportera les dossiers de la police, des services de renseignements, de la Banque centrale, de l’ICAC avec lui, mais s’il sent qu’il risque de perdre la présidentielle, pensez-vous qu’il ira de l’avant avec son projet d’accord avec les Mauves ? Est ce  que l’actuel Premier ministre, après neuf ans non interrompus de «plein pouvoir», pourra-t-il dire adieu aux PMO, présidence, leadership du Parti travailliste, pouvoir de dissoudre le Parlement ? En face de lui, comme challenger à la présidentielle, Ramgoolam risque de croiser la route de sir Anerood. Va-t-il alors prendre le risque de réhabiliter son vieux rival qui aurait alors des pouvoirs étendus, susceptibles de l’envoyer en prison pour de vrai cette fois-ci ? Ce scénario catastrophe hante Ramgoolam depuis longtemps. Et c’est pour cela qu’il ne va pas s’aventurer aussi vite que Bérenger. Ramgoolam sait qu’il a trop à perdre s’il ne se la joue pas collé-serré.

Quant à nous, notre rôle ne changera pas d’un iota : on va, patiemment, dimanche après dimanche, tenter d’établir des faits et des (ir) régularités, tout en analysant les mécanismes sociaux, politiques et économiques, susceptibles d’en rendre compte. L’objectif est de pallier, un tant soit peu, l’absence d’une société civile forte qui imprime ses valeurs, de favoriser une sève nouvelle de politiciens, et, partant, redéfinir les termes du débat politique. KC Ranzé va systématiquement, ici, tout remettre en cause et en question. Le but étant de ne pas devenir les têtes de Turcs de ces deux messieurs-là !

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