Petit bassin, grand destin

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Trois siècles, mois pour mois, après le début de la colonisation française, 46 ans après l’indépendance de la Grande Bretagne, la terre mauricienne ne cesse de cultiver toutes sortes de discours sur comment mieux vivre ensemble. Au sein de notre laboratoire cosmopolite, on ne pense pas tous pareil, et c’est tant mieux si on peut tous s’exprimer en toute liberté. La lente et longue construction de notre nation, qui repose sur un socle anthropologique immensément riche, a produit un unique composite de grandes vagues migratoires, de longues décennies de lutte et de labeur. Ce composite, qui nous a durablement soudés face aux défi s de la croissance économique, évolue avec le temps et le brassage culturel. On est aujourd’hui bien loin de la pigmentocratie qui existait au temps où la canne à sucre (un héritage des Hollandais) constituait notre seule et unique activité économique. Depuis les années 1980, le pays a troqué son slogan illusoire «enn sel le pep, enn sel nation» pour une «unité dans la diversité» plus pragmatique.Ça c’est sur papier et dans les discours.

En réalité, il ne se passe pas un jour sans qu’il n’y ait de surenchère identitaire. De petits chefs de tribus se manifestent. Les divergences restent heureusement plus ou moins contenues, sans doute grâce à notre longue pratique de gestion de différences et de divergences identitaires. Pour parapher Maalouf, chez nous, les identités plurielles sont peut-être régulièrement malmenées, égratignées sur l’autel de la realpolitik, mais elles ne sont jamais vraiment meurtries comme elles le sont ailleurs dans le monde. C’est sans doute dans cette perspective plus longue et grande qu’il faudrait placer les propos étriqués d’une Nita Deerpalsing sur les ondes ou d’un Balraj Narroo lors d’une fête religieuse. Leurs propos qui relèvent davantage du clientélisme politique que du mauricianisme ou de l’interculturel poussent surtout vers un enfermement  communautaire, mais dans l’absolu, ils se désagrègent face à notre richesse culturelle.

Heureusement.

* * *

Un fils du sol, Jean-Claude de L’Estrac, s’est jeté, comme un grand, dans le grand bassin de la Francophonie. Dix-neuf ans après sa débâcle, à Stanley-Rose-Hill, écoeuré par la politique politicienne bien de chez nous, il avait promis de ne plus participer à une élection de son vivant. Mais depuis il a changé d’avis et mène campagne tambour battant, sur le modèle mauricien, pour tenter de prendre la tête de l’Organisation internationale de la francophonie, organisme oeuvrant pour l’avancement des 220 millions de francophones dans le monde. Contrairement à Deerpalsing et à Narroo, de L’Estrac, ancien journaliste, promeut une autre conception du rôle crucial de la presse dans la construction du pays et dans l’avancement de la francophonie. «Le principal vecteur de la langue française, la raison de sa pérennisation, c’est l’existence d’une presse dynamique, pluraliste, libre, qui touche toute la population et qui est très majoritairement en français», déclaret-il dans un entretien publié, récemment, dans Le Monde Diplomatique.Ce journal consacre un supplément spécial sur Maurice, dans lequel Anouk Carsignol-Singh note qu’à Maurice «au-delà des clivages, les ponts culturels se multiplient : les célébrations religieuses telles que Cavadee, Noël, Divali, le nouvel an chinois, Maha Shivaratree, Pâques, Ganesh Chaturthi ou encore le pèlerinage en mémoire du père Laval fédèrent tous les Mauriciens [...] la danse et la musique séga offrent de véritables moments de réjouissance nationale.»

* * *

Cette interculturalité mauricienne, que d’aucuns refusent, est érigée en modèle à l’étranger. Si elle était suffisamment valorisée dans notre quotidien, on aurait eu une citoyenneté plus engagée. C’est pour cela qu’il faut, ensemble, redéfinir ce concept unique : le mauricianisme – qui est la somme évolutive de nos pratiques interculturelles, le réceptacle de nos identités plurielles.  Allons-nous demeurer des petits ou moyens poissons qui s’entredéchirent dans un petit bassin, ou allons-nous, enfin, aspirer au grand destin que les autres nous reconnaissent ?

 
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