Générations perdues…pour toujours ?

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Je pensais l’autre soir à ces centaines de milliers d’enfants dont la langue maternelle, très souvent la seule, est le créole. Eux qui,au cours de ces dernières décades, se sont retrouvés sur les bancs des écoles de la nation à tenter de lire et d’écrire deux langues qui sont pour eux, plus ou moins, mortes : l’anglais et le français.

Imaginez ces petites têtes, d’environ 5 ans, s’acheminant vers l’école, le cartable élimé du grand frère en bandoulière, peut-être une première paire de «tiptop» neuves aux pieds. Ces enfants sont porteurs de tous les espoirs de leurs parents ; souvent de la seule mère d’ailleurs, qui, confusément, a cru comprendre que c’était une meilleure porte vers l’avenir. Ils arrivent donc «là-bas», dans une cour d’école plutôt imposante par contraste avec «mo lacaz». Ils rencontrent des enfants du même âge et, timidement, échangent quelques mots, au bout de quelques regards furtifs. Ces mots sont... en créole. Puis c’est l’appel. Généralement des «miss». Vers les bancs d’école. On s’assoit et commence la consternation : «Good morning, children !» C’était quoi, ça ? (ou plutôt «Kisasa sa ?») «Please Stand up. What is your name ?» etc. Nous sommes à l’école publique, où l’enfant, qui n’a jamais entendu un mot d’anglais, si ce n’est de la bouche de Shakira ou de Michael Jackson, essaie, tant bien que mal, de deviner ce que doit être son comportement et mémoriser ce que devraient être ses réponses. Pour les sept années qui vont suivre, il va être bassiné d’une classe à une autre, au son de deux langues (mais surtout de l’anglais) qui n’existent pas ou peu dans son monde ou sur sa toile de fond. On finira, 35 ans plus tard, avec Nicholas, intelligent, créateur, travailleur mais incapable de faire un devis simple du travail qu’il offre. On est encore, aujourd’hui, avec un gosse comme Ashwin, 11 ans, les yeux pétillants mais la structure mentale enfantine et intacte, toujours en train de produire des aliénés de la société que l’on promet pourtant bientôt à du «high income» ! Quoi ? Sans eux ?

Il y a évidemment eu des initiatives depuis l’indépendance du pays. Les écoles ZEP, l’option créole/bhojpuri dans les classes primaires, la «grafi larmoni», le travail d’ONG de toutes sortes vont certainement aider, même s’il reste encore énormément à faire. Mais que fait-on de ceux qui, au cours de ces 40 dernières années, n’auront connu que la promotion automatique depuis la « fi rst » avec, en fi n de parcours et, comme disait le père Souchon, l’opprobre de «4 fusils» (4 F) au CPE ? Le ministère de l’Éducation osera-t-il nous compiler les chiffres cumulés de cette désolation ?

Bien au-delà de nos dépenses «hardware» et de ces milliards de roupies que nous investirons dans des avions, un métro, un port plus efficace, des réseaux routiers étendus, des «shopping malls», une CWA qui alimente en eau plus régulièrement, une production énergétique plus durable que le charbon (les tests de la géothermie, va-t-on enfin les faire ou non ?) et des connexions internet qui gazent ; ne devrions nous pas aussi nous soucier de notre «software» ? De ces générations perdues et d’un programme de récupération élargi, peut-être en extension du modèle Ledikasyon Pu Travayer, afi n de partager, avec tous, les promesses d’un devenir meilleur ? Nous aurions, de toute manière, intérêt à y penser. Pas seulement de façon altruiste. Car au-delà du crime d’aliénation que nous avons commis, nous bourgeois en tout genre, bourgeoisie d’État, ministres ou bureaucrates du ministère de l’Éducation, obnubilés par les intérêts des nôtres, nous pourrions tout simplement nous retrouver très handicapés dans nos espoirs de développement vers du «high income» en traînant ces «apatrides du verbe» comme de lourdes poches de sous-développement et de plaies sociales pour des décades encore !

Et que l’on ne me dise pas qu’il n’est pas criminel d’avoir généralisé l’illusion de l’éducation gratuite pour tous, alors que l’on savait pertinemment qu’en gardant la langue maternelle hors de l’école, on garrottait ses enfants…

 
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