Re-nouvelle-ment : Les rus de la rue

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Dans la vie d’une nation, il y a des moments charnières où tout peut basculer. L’île Maurice vit un de ces moments-là. Ce ne sera certes pas l’équivalent de la révolution d’Octobre, ni 1789, ni encore le Grand Bond en « avant » qui mena à la grande famine de 1959 à 1962 en Chine. Il n’y aura sans doute même pas le traumatisme et le romantisme de Maïdan ou de la place Tahrir, ni les résultats de la révolution du Jasmin. Mais on peut sentir que nous sommes, peut-être enfin, à un tournant dans notre pays. Le vieil ordre va devoir se transformer pour ne pas être botté. D’autant que, de toute manière, il va devoir physiologiquement s’esquiver bientôt pour permettre son remplacement et donc son rajeunissement*.

Les révolutions parsèment l’histoire de l’humanité et en font partie intégrante. Consultez-en la liste sur Wikipédia. Catégorisée par période, cette liste rappelle quelques centaines de révolutions et rébellions majeures qui se sont toutes déclenchées pour sensiblement les mêmes raisons : une réaction forte, parfois sanglante, parfois pas, contre un ordre établi qui n’est plus en cohérence avec les aspirations, convictions ou besoins d’une population.

Les symptômes, ici, on les connaît : le nonrenouvellement de la classe politique, la tentation dynastique incrustée, la centralisation outrancière du pouvoir, le financement occulte des partis politiques. S’y ajoutent des dirigeants qui ne peuvent plus résister aux forces centripètes du mauricianisme, un système politique qui n’attire plus l’élite, mais favorise les « yes men », la méritocratie bafouée, un ordre économique de plus en plus articulé sur le consumérisme, mais dont les salaires empêchent de larges tranches de la population de consommer « adéquatement », ce qui mène à des fragilités sociales de plus en plus évidentes et à la recherche de l’argent facile (jeu, escroqueries, superstition…). Rajoutons, sans être exhaustif, une éthique du travail douteuse, une productivité nationale flaccide, le gaspillage qui enfle, des gouffres grandissants entre les discours et la réalité et des doutes souvent avérés sur l’équité et les chances égales pour tous.

Pendant longtemps, beaucoup d’observateurs se sont dits étonnés de la mollesse de l’opinion publique à Maurice, du côté « bon enfant » des foules, de la préférence pour le statu quo des électorats. Il suffisait pour maintenir cette apathie de chatouiller les émotions, noyant ainsi la raison. De s’assurer aussi que le panier de la ménagère puisse toujours être rempli (par PRB, contrôle des prix, via le welfare state ou des subventions de toutes sortes) et que le pays donne des signes de progrès (routes, aéroport, immobilier). C’est peut-être toujours une formule qui peut marcher, d’ailleurs ; ne souffrons pas d’angélisme et ne sous-estimons pas la médiocratie non plus.

Mais on voit au cours de ces récentes années un frétillement, tant d’individus que de mouvements naissants (Citizens for the Republic – lire page 15 -, Think Mauritius, Mouvement 2 mandats, Ralliement citoyen pour la patrie, activités sur Facebook et sur de divers blogs, etc.), qui suggère que de plus en plus de citoyens en ont marre et veulent faire partie du changement. On peut les comprendre. Ils font face à un système qui a sans doute produit le cabinet ministériel le plus faible depuis l’indépendance, où la classe s’arrête à la Rolls-Royce et où les principes trempés à la forge mauve peuvent s’accommoder tant du marécage des Jugnauth que des miasmes travaillistes. Répétons, cependant, que les koz koze, à cause du vote nécessaire de trois quarts, sont inévitables si on veut d’un changement constitutionnel, que ce soit pour le système électoral ou la deuxième république. Ce qui est plus répréhensible (même si prévisible, voire compréhensible) c’est de proposer du changement « sur mesure ». Pour soi principalement.

Revenons à nos frémissements. Ils ressemblent, à la minute, à des rus, ces tout petits ruisseaux qui, à l’occasion d’une tornade, peuvent creuser dans le limon de la terre, un petit chenal qui ruisselle. Si ces rus ne se rejoignent pas, ils tariront et ne deviendront jamais ruisseaux et si ces ruisseaux ne se fédèrent pas, ils ne deviendront jamais rivière. On évitera de parler de fleuve dans une île de 720 miles carrés, mais les rus et les ruisseaux ne se creusent pas un lit de rivière sans mal et sans patience : il y aura, pour les braves, des macadams à contourner, des kilos de terre à charroyer, des mauvaises herbes à déraciner, des vallées entières à sillonner ! On ne peut le faire en partant au Québec ou en restant à Paris ou à Londres…

Les autres aspireront à un poste ou à un ticket. Dans le fromage. Là où, plus ça vieillit, plus ça sent.

* Pour en être convaincus, (re) lisez « La République des vieux Schnocks » dans notre édition du 3 novembre 2013.

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