Réforme électorale : manque d’audace…

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L’auteur parle de plusieurs aspects de la vie politique et donne des pistes pour corriger certaines failles. Il rappelle que l’audace peut aider à aborder des thèmes importants.

Il se dégage de la publication, maintes fois promise, du livre blanc l’impression que son auteur aura longtemps hésité avant de conclure. Cette valse-hésitation reflète bien le caractère du personnage : rarement aventureux, toujours méfiant, prudent à l’excès comme l’était ce père auquel il se réfère constamment.

Il souhaite intimement que ce patient travail de synthèse aboutisse à une réforme constitutionnelle dont l’histoire se souviendra.

L’opposition concède que ce «pas en avant» (Bérenger), «dans la bonne direction» (précise Assirvaden) est bienvenu. Les débats dans la presse et sur les ondes laissent prévoir qu’il se dégagera, avant l’échéance du mois prochain, un consensus sur les amendements proposés.

De pertinentes analyses ont souligné les conséquences négatives du First Past The Post (FPTP) et la prévalence du communautarisme résultant du Best Loser System (BLS). Les minorités, dont les «bleus», craignent toujours de se voir exclues du pouvoir. Elles ne sont pas encore convaincues que la représentation proportionnelle pourrait offrir la consolation d’une compensation au décompte final des votes.

Ces atermoiements qui perdurent un demi-siècle après l’accession à l’indépendance indiquent que la méfiance hante toujours les esprits. Nous sommes encore loin de cette tolérance qui permet à d’autres peuples d’avoir, sans état d’âme apparent, un Premier ministre de naissance espagnole (France), ou une puissante dirigeante de parti politique née italienne (Inde). Ou, mieux encore, d’élire un noir à la Maison-Blanche.

Malgré les propos lénifiants du Premier ministre sur «enn sel lepep» et l’espérance d’une cohésion sociale renforcée par la révison constitutionnelle proposée, le réflexe communautaire empoisonne toujours la vie politique quand il s’agit du partage du pouvoir.

L’audace aurait permis d’aborder des thèmes importants comme, par exemple, le financement des partis politiques et le découpage des circonscriptions et bien d’autres aspects inquiétants de la vie politique. Le «consultation paper» les évite. Alors allons-y.

● Financement des partis

Tel que ce financement opère actuellement, à vrai dire depuis les années 60 et même avant, il est source de corruption, de gaspillage, et de dévergondage.

Le sans-gêne des candidats quémandeurs de sous, l’outre-cuidance des directeurs de campagne entourés d’agents alléchés par les opportunités indélicates qu’offre une élection nationale, n’ont d’égal que le cynisme intéressé des porteurs de grosses enveloppes.

Appels téléphoniques insistants même tard la nuit, propos équivoques comme «Sa mem tou ou kapav ?» Tant d’autres postures indignes, créent un climat mercenaire et malsain. Comment alors respecter ceux qui pratiquent un tel marchandage alors qu’ils prétendent vouloir diriger le pays ?

Est-il utopique d’espérer qu’un parti politique finance de ses propres ressources sa participation à une élection ? Il existe ailleurs des formules moins opaques et plus dignes du respect qu’on doit à la démocratie bien que le plafonnement des dépenses et leur contrôle ne soient pas toujours infaillibles. Arguer, comme le font certains, qu’aider financièrement en de telles circonstances sert à promouvoir la démocratie, n’est qu’une hypocrisie. La démarche émane rarement de convictions idéologiques. Elle repose sur l’espoir d’un retour d’ascenseur plus tard. Les chefs d’entreprise arrosent d’ailleurs tous les partis. De savants calculs sur leurs chances respectives déterminent le dosage des prébendes.

Revoir ce financement pernicieux permettrait aussi, souhaitons-le, de limiter cette débauche éhontée de banderoles, d’affiches envahissantes, de tracts, de conteneurs rouillés servant de base d’opération où se prélassent des activistes éméchés. Est-il vraiment prouvé que ce marquage insensé du territoire a une influence sur le choix des électeurs ? Tout cela est «bon enfant», disent certains. Non ! Tout cela pollue, gaspille, dégrade, dévergonde et reflète un comportement irrespectueux de l’environnement et de l’esthétique. La vox populi supposée transmettre la volonté divine mérite de s’exprimer avec plus de retenue et de dignité.

● Les circonscriptions

Vouloir rationaliser quelques chapitres caducs de la Constitution et maintenir l’aberration de circonscriptions grossièrement inégales est un paradoxe. Les écarts varient de 60 000 à 20 000 électeurs ! Refuser d’y remédier est frileux, peu louable et contredit la prétention de vouloir par la réforme moderniser les institutions du pays. Y toucher risque de créer plus de problèmes ? Vraiment ? Tout cela va surtout compromettre certains acquis purement partisans au mépris des intérêts supérieurs du pays qu’on prétend vouloir unifier. Ces vested interests remontent aux partitions des années 60. Charcutage et excision furent machiavéliquement étudiés afin d’en soustraire un avantage politique durable. Concédons qu’à la rigueur une telle redéfinition des frontières prendrait du temps, coûterait cher et risquerait de compromettre ce consensus hâtif recherché sur la réforme. N’empêche que préserver les disproportions actuelles est une perversion de la démocratie. Également un mépris cynique des clauses de la Constitution (section 39) qui prévoient d’équilibrer la démographie des circonscriptions. Ce serait encore plus grave si la récupération à la proportionnelle (16 ou 20 sièges) était laissée au choix imprévisible d’un leader politique.

● Le seuil de 10 %

L’abaisser à 5 % favorise la prolifération de petits partis et fragilise stabilité et cohésion. Des coalitions sont alors inévitables. Elles sont souvent turbulentes, voire même irresponsables. Ce seuil minimal donne, diton, à toutes les formations, si petites soient-elles, l’occasion de s’exprimer – de se défouler? – dans l’hémicycle. Proverbe iroquois : «Better have them with us in the tent pissing out than outside pissing in»... Dans ce pays où la liberté d’opinion et d’expression est ancrée dans les lois et dans les moeurs tout groupuscule peut toutefois se faire entendre aisément ailleurs – presse, radios libres, clubs, meetings publics, jusqu’à convaincre au point d’atteindre les 10 % et mériter d’être représenté à l’Assemblée nationale. Incidemment, cette période de Pâques nous rappelle qu’ils n’étaient que douze, dont un traître, dans le vaste empire romain à penser et agir autrement. Il fut donné à Pierre, à Paul, à Jean et aux autres de convaincre… La chrétienté est une secte qui a réussi. Elle prit du temps avant de s’installer au Vatican. La bonne parole politique ailleurs prend aussi son temps avant d’atteindre son seuil de reconnaissance et s’installer au Palais Bourbon ou àWestminster.

● Transfuges

Le transfuge est un Judas. Il ou elle bafoue la confiance de l’électorat qui l’a choisi/e sur des idéaux partagés et un programme précis. À moins d’admettre avec résignation qu’à Maurice les députés n’ont pas vraiment d’idéologie, seulement des ambitions personnelles. Avant de siéger sous de nouvelles couleurs, le transfuge devrait se représenter devant ses mandants, expliquer pourquoi il/elle a viré son coutil, obtenir un vote de confiance si possible lors d’une partielle. Il y va de sa légitimité parmi ses pairs à l’Assemblée. La formule s’appliquerait surtout aux élus des circonscriptions. À la proportionnelle l’exclusion serait définitive. Est-ce utopique ?

● Participation féminine

De grâce nul quota. Qu’elles viennent d’elles-mêmes suffisamment motivées, disponibles, se mesurer aux autres à égalité d’ardeur et de combativité. Elles en sont capables. Les 30 % suggérés ne feraient qu’augmenter le nombre déjà important de potiches amorphes qui ne font que de la figuration, encombrent les travées de l’hémicycle, pèsent lourd sur le budget de l’Assemblée sans avoir valablement contribué à la formulation des lois.

● Rodrigues

Mérite mieux que deux députés (27 000 électeurs) tant que Port-Louis maritime fera élire trois avec bien moins d’électeurs (22 000).

● Wasted votes

Une innovation intéressante qui pourrait, en effet, assurer plus d’équité. Il y aura toutefois moins de votes perdus dans les circonscriptions légères (numéros 2 et 3, par exemple) que dans les plus lourdes (numéros 5, 9 et 14). Quelle en sera l’incidence sur la représentation proportionnelle et le souci d’équité ? Les minorités n’ont peut-être pas tort de douter de son efficacité si, de surcroît, c’est un leader de parti qui aura établi à sa convenance la liste pour la proportionnelle.

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Voici en bref quelques utopies personnelles confortées cependant par les échanges glanés de -ci de-là sur la réforme.

1. Composition de l’Assemblée nationale Soixante et un députés authentiquement Mauriciens dont un Rodriguais de souche issu de 41 circonscriptions uninominales FPTP, plus 20 à la proportionnelle.

2. Ministères Douze au maximum. Amplement suffisant pour administrer un peu plus d’un million d’habitants.

3. Vice-Premier ministre À éliminer. À la rigueur un seul pouvant remplacer occasionnellement un Premier ministre absent ou indisposé.

4. Sénat Vingt élus sur une base nationale. Différentes formules existent. L’économie réalisée par la réduction des ministères à seulement douze permettra de les rémunérer. Raisonnablement.

5. Mandat La fonction d’un Premier ministre limitée à deux mandats. D’abord pour son bien. La charge est lourde et la fraîcheur physique et intellectuelle rapidement entamée. Et puis, admettons-le, il n’est rien de plus lassant que de voir et d’entendre le même personnage sur tous les réseaux pendant des années.

7. Référendum Certaines questions fondamentales comme la refonte d’une Constitution requièrent la bénédiction directe du peuple.

● Conclusion

La réforme proposée dans un bel élan par le gouvernement, accueillie avec intérêt par l’opposition, se révèle, après analyse, parcellaire et timorée. Les deux grands partis du pays s’y investissent avec beaucoup d’énergie parce que cela sert surtout leurs intérêts. Les ambitions personnelles des deux leaders y trouvent leur compte. Un veut régner à Réduit et l’autre gouverner de Port-Louis. Trop d’aspects peu savoureux de la vie politique ne seront pas corrigés. Le pays mérite mieux que cela à ce stade de son évolution, nonobstant les clivages qui subsistent. L’exercice propose d’allumer quelques bougies et veut faire croire que tout l’édifice sera illuminé. Attendons plutôt que l’électricité revienne après avoir revu tous les circuits. Nos audaces d’antan retrouvées nous éblouiront.

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