Le pari à hauts risques de Bérenger

Avec le soutien de

Le leader des mauves a avoué à la presse, mardi, en termes voilés, l’existence de négociations concernant une possibilité d’alliance avec le PTr. Ce qui pousse notre interlocuteur à s’interroger : Navin Ramgoolam et le PTr vontils partager le pouvoir ? Ou tout cela ne vise-t-il pas seulement à compromettre Paul Bérenger et le MMM aux yeux de leurs partisans ?

Ne sont surpris par les développements politiques actuels que ceux qui veulent bien se laisser surprendre. Il y a, en effet, des mois que les écrits sont sur les murs : à partir du moment où le Dr Navin Ramgoolam allait retirer de son chapeau le lapin de la réforme électorale, tout allait basculer rapidement sur l’échiquier et dans le Remake. C’était une certitude.

La réforme électorale est, en effet, un game-changer. Elle permet au Premier ministre, acculé depuis des mois par d’incessants scandales de malgouvernance, de reprendre la main et d’exploiter à fond (sans risques pour lui-même) les faiblesses de Paul Bérenger et les grincements du Remake. Parallèlement, la réforme offre des options nouvelles et davantage de flexibilité au leader du MMM, coincé dans une alliance avec les Jugnauth où il est clairement mal à l’aise et qui n’a jamais été à ses yeux qu’un pis-aller et un outil de pression efficace sur Ramgoolam. Sur plusieurs points précis, les intérêts des deux hommes convergent donc. De ce fait, il y aura assurément réforme électorale, puisque les deux chefs la veulent. Toute réforme sera taillée sur mesure pour servir leurs calculs. Car, que personne ne s’y trompe : il y a bien longtemps que nos principaux partis politiques ont perdu leur boussole morale et idéologique. Seuls, dans l’affaire, comptent désormais l’intérêt et la volonté des chefs. Tout le reste n’est que du window dressing.

La tornade politique actuelle, qui ébranle surtout le MMM mais qui pourrait avoir des ramifications plus profondes, a des dimensions autant tactiques que psychologiques.

Une obsession personnelle

Paul Bérenger est, depuis 30 ans, littéralement obsédé par cette réforme. Elle lui permettra tout à la fois de rééquilibrer le jeu parlementaire ; d’assurer (par la proportionnelle) la survie du MMM après lui ; de dépendre moins d’alliances préélectorales frustrantes (notamment avec un MSM qui pèse cinq fois moins que le MMM mais réclame la parité totale) et, enfin, de desserrer l’étreinte du First-Past-The-Post System sur le jeu parlementaire. Pour obtenir cette réforme, qu’il juge absolument essentielle et qui est sa priorité absolue, Paul Bérenger est prêt à tous les accommodements ponctuels avec le Premier ministre et à marcher sur tout le monde, y compris ses propres collaborateurs et agents. Le leader du MMM est d’humeur massacrante : personne ne doit venir se mettre entre lui et sa réforme !

Navin Ramgoolam, lui, mesure bien la véritable fixation que fait Paul Bérenger sur cette question. Il va donc y mettre un prix, qui va probablement aller en augmentant : une seconde République, taillée à sa mesure et qui le portera à réaliser pour lui-même son vieux rêve, une présidence exécutive à la française. Paul Bérenger va au-devant de très grosses surprises s’il croit demain (aussi légèrement qu’aujourd’hui) que Navin Ramgoolam abandonnera la réalité d’un pouvoir sans partage comme Premier ministre pour la solitude du Réduit et quelques vagues pouvoirs renforcés de nominations à quelques postes constitutionnels.

Réforme électorale, seconde République, alliance éventuelle… Autant de détails que le leader du MMM pense être en mesure de fournir à la suite de la réunion du bureau politique du MMM le 28 avril. © YANCE TAN YAN 

Le Premier ministre est un centralisateur qui veut tout voir, tout savoir, tout contrôler, tout approuver et qui ne fait confi ance à personne. Le MMM croit-il sérieusement qu’il se satisfera d’imprimer un ton, une orientation à la direction générale d’un quelconque «conseil de gouvernement» fixant les grandes orientations nationales, en laissant à Bérenger carte blanche pour le day-to-day management du pays ? Comment vendra-t-il cette idée à son parti qui, historiquement, n’a jamais vraiment partagé le pouvoir (ni avec l’IFB, ni avec le PMSD, ni avec le MMM en 1995) ? La conception de partage du PTr est d’offrir à tout allié un siège de passager dans la voiture rouge – préférablement à l’arrière. Tout dans la personnalité et le style du Premier ministre indique que, même dans un hypothétique réaménagement de responsabilités, Navin Ramgoolam gardera toujours une vision quasi-Chiraquienne des choses : «Je décide. Il exécute !» Le pouvoir ne se partage pas. Il s’exerce et s’impose. Autrement, il s’étiole.

Rien à perdre

Alors que l’enthousiasme débordant de Paul Bérenger lui attire les pires critiques chez les siens et fait d’énormes brèches dans sa crédibilité publique, Navin Ramgoolam, lui, n’a rien à perdre dans toute l’opération actuelle : personne au PTr ne le prendra à contre-pied. Quoi qu’il fasse, il passera toujours aux yeux de ses partisans et du pays pour un rusé stratège. Acculé demain, il plaidera la bonne foi, dira que c’est Bérenger qui est venu le trouver et, au pire, il lâchera comme une vieille chaussette un Bérenger qu’il dira avoir à dessein compromis et décrédibilisé.

Navin Ramgoolam a ainsi déjà gagné le premier round, sans véritablement combattre. Le Remake est déjà à l’agonie. Même si, par miracle, il devait se remettre en place, la confiance se sera évaporée et toute l’hypocrisie du monde ne pourra entièrement restaurer celle-ci.

Plus personne à Maurice ne doute que sir Anerood, outré par la situation actuelle, réserve plus en avant un chien de sa chienne à Paul Bérenger et, éventuellement revenu au gouvernement comme Premier ministre, ne révoquera pas le leader du MMM au moindre prétexte, laissant à nouveau le MMM ‘dans la plaine’.

Paul Bérenger lui-même ajoute chaque semaine à la confusion et au désarroi populaire en semblant avoir, en permanence, deux fers au feu. Il n’avance plus sur quoi que ce soit sans se donner une «fall back position » et une porte de sortie. Dire tout et son contraire est ainsi devenu une des caractéristiques de ses interventions. Bérenger est devenu un véritable artiste de la nuance, du flou, de l’ambiguïté, voire de la contradiction. Il multiplie à l’infini les ambivalences : «Le remake est on mais le mood a changé» ; «À ce stade, il n’y a rien avec le PTr, mais l’avenir est l’avenir…»; «La question n’est pas d’actualité mais toutes les options sont ouvertes». Comment se retrouver dans tout cela ? Le leader du MMM est ainsi devenu, même pour ses suiveurs, insaisissable, imprévisible, secret… Or, «choisir, c’est renoncer !» Paul Bérenger donne l’impression de ne plus pouvoir ou vouloir rien choisir clairement, de n’être prêt à renoncer à rien. Il sait, dit-il, ce qu’il fait. Le problème, pour lui, c’est que ses 400 000 partisans dans le pays, eux, ne savent strictement rien de ce que lui sait et planifi e! Il s’ensuit un énorme désarroi des esprits et des perceptions potentiellement catastrophiques pour son image.

Fascination

À ces considérations tactiques s’ajoutent d’autres considérations d’ordre psychologique : le premier choix d’alliés de Paul Bérenger, depuis 40 ans, malgré tous les coups reçus,

a toujours été et reste le PTr. Le leader du MMM est, depuis toujours, fasciné par le PTr. Il a, de surcroît, de bien meilleurs rapports personnels avec Navin Ramgoolam qu’avec les Jugnauth et porte toujours en lui les blessures émotionnelles et les cicatrices de 30 ans d’hostilité féroce, d’affronts insoutenables et de coups au-dessous de la ceinture.

S’il respecte la grande stature de sir Anerood, il n’a par contre aucune estime pour Pravind Jugnauth et ne lui a jamais pardonné son «manque de respect», en 2006, quand le jeune leader du MSM du haut de son arrogance l’invitait à «aller dormir», à lui passer le leadership du MMM-MSM ou encore ses insultes éminemment personnelles entre 2006 et 2011.

Malgré son épaisse carapace politique, Bérenger est un être complexe, susceptible et orgueilleux à l’extrême, sentimental à sa manière, un homme de grand caractère qui a une très haute opinion de luimême et de sa contribution à l’Histoire de ce pays. Il a aussi une mémoire d’éléphant, fait semblant de pardonner mais n’oublie rien, aucun affront, aucune humiliation. Avec Navin Ramgoolam, Paul Bérenger a toujours des attaques politiques (‘incompétence’, ‘pas sérieux’, ‘plaisantin’ et tout le cinéma habituel) mais très rarement personnelles.Avec son ami, il peut passer sur beaucoup de choses, aimant sans doute le salut et l’hommage que lui rend l’adversaire. Avec les Jugnauth, par contre, Bérenger est toujours à une minute d’une explosion de colère, d’un mot blessant. Leur relationnel compliqué pèse pour beaucoup dans l’atmosphère des rapports MSM-MMM.

Que va-t-il, dès lors, se passer ? Réforme électorale et 2e République vont de pair. Seconde République et alliance MMM-PTr semblent liées.

Une répétition de 2010 ?

Les questions à poser sont celles-ci : Navin Ramgoolam et le PTr veulent-ils, vont-ils réellement partager le pouvoir ? Ou tout cela ne vise-t-il pas seulement à compromettre Paul Bérenger et le MMM aux yeux de leurs partisans ? Ne sommes-nous pas en train d’assister à une répétition de 2010 quand, après avoir tout espéré et s’être cru aux portes du paradis politique, le MMM se retrouva lâché, quelque part ridiculisé, le bec dans l’eau ?

Quelques signes accréditent cette crainte. Peu à peu, les «conditions» du MMM pour un rapprochement avec le PTr s’étalent dans la presse : nettoyage général, têtes à couper, liste de ministres et de nominés à révoquer, 50/50 de tout, etc. Et il n’est pas difficile de deviner d’où proviennent ces leaks. Or, c’est là exactement ce qui a fait capoter les négociations mauve-rouge de 2010.

Navin Ramgoolam, qui a le culte du secret, déteste que les négociations politiques se déroulent en public, dans la presse. Il reste, lui, toujours mystérieux pour pouvoir demain tout nier, tout changer. Le PM, d’autre part, déteste les «conditions» et ultimatums. Il n’a jamais accepté que d’autres leaders lui dictent ses choix, ses nominations, ses révocations (exemple : Michael Sik Yuen).

«Nettoyer» suppose, par ailleurs, bien des choses déplaisantes et a toujours été pris par lui comme une critique directe de son autorité et de sa capacité à contrôler ses troupes. Le PM, tout aussi susceptible que Paul Bérenger, ne veut pas, devant le pays et devant ses troupes, sembler avoir «cédé» quoi que ce soit, le couteau sous la gorge. Il prit ombrage, en 2010, de la technique de négociation publique de Paul Bérenger. Il est peu probable qu’il apprécie davantage, en 2014, cet étalage public de «conditions » du MMM.

Sans doute y a-t-il encore bien des inconnues dans l’équation. Mais une chose est certaine : Paul Bérenger ne survivrait pas politiquement à une répétition de l’humiliation de 2010.

Jamais n’aura-t-il joué aussi gros, aussi dangereusement durant toute sa carrière.

«Il est devenu un véritable artiste de la nuance, du flou, de l’ambiguïté, voire de la contradiction.»

«Jamais n’aura-t-il joué aussi gros, aussi dangereusement durant toute sa carrière.»

Publicité
Publicité
Rejoignez la conversation en laissant un commentaire ci-dessous.

Ailleurs sur lexpress.mu

Les plus...

  • Lus
  • Commentés
  pages consultées aujourd'hui Statistiques et options publicitaires