Le panneau cassé

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À trop dire que Maurice risque de devenir comme le Sri Lanka, une telle crainte peut se concrétiser en prophétie auto-réalisatrice. Heureusement, les Mauriciens ne font pas de manifestations violentes pendant plusieurs semaines d’affilée comme les Sri- Lankais, preuve que Maurice n’est pas le Sri Lanka. Bien sûr, les deux îles ont des problèmes d’inflation, de pauvreté et de dette, qu’on ne doit pas prendre à la légère, mais il n’y a rien de commun entre elles qui les distingue du reste du monde, puisque d’autres pays en souffrent aussi.

Les affrontements du 22 avril, d’une nuit seulement, entre forces de I’ordre et manifestants ont causé le saccage de panneaux de signalisation, de feux de circulation, de caméras de surveillance, d’abribus et d’équipements du métro, entre autres. Il y aurait, selon les premières estimations annoncées par un journal, «plus de Rs 40 millions de dommages». Une violence condamnée par tout le monde, même si l’on comprend les raisons de cette colère populaire. Du point de vue économique, ce ne sont pas des émeutes qui forceront le progrès ou feront baisser les prix. Les pays qui se sont les moins développés, surtout en Afrique, ont un point commun : ils ont connu des désordres, des guerres civiles, des pillages, une absence d’état de droit.

Ces infrastructures publiques abîmées font penser à la parabole du célèbre économiste Frédéric Bastiat sur «La vitre cassée». Un bourgeois, dont le fils a brisé un carreau de vitre, offre au propriétaire de celui-ci cette consolation : «Que deviendraient les vitriers si l’on ne cassait jamais de vitres ?» Le vitrier venu remplacer la vitre obtient un revenu et remercie l’enfant terrible d’avoir stimulé son activité : c’est ce qu’on voit. Mais ce qu’on ne voit pas, c’est que l’industrie cordonnière a été pénalisée par le fait que l’argent dépensé par le bourgeois n’a pas été utilisé pour acheter des souliers. Si l’accident ne fut pas arrivé, la société aurait eu une double satisfaction, la jouissance des chaussures et celle de la vitre. Or la société a perdu la valeur de la vitre cassée.

Remplacez vitre par panneau, et vous comprendrez la perte économique des émeutes. Les plus perfides rétorqueront qu’ici c’est l’État ou l’assureur qui paie. C’est oublier que les assureurs se servent de l’argent des assurés : ils vont relever les primes ou subir une baisse de leurs profits, et ce sera autant de revenus et de dépenses en moins dans les deux cas. Si c’est l’État qui casque, ce sera en augmentant les impôts ou en empruntant, ce qui réduit les revenus et les dépenses des contribuables. Bref, le coût des réparations représente autant d’argent qui aurait pu aider les pauvres.

C’est donc un gâchis, d’autant que «les fonds publics ne sont pas illimités», reconnaît le Premier ministre. Mais voilà que des parleurs professionnels l’invitent à puiser dans les fonds de la Mauritius Investment Corporation (MIC) pour subventionner directement les familles vulnérables. L’objectif est tout à fait louable, mais les moyens proposés sont insensés.

Car l’argent de la MIC n’est pas l’argent des contribuables, mais provient d’une création monétaire, soit des roupies réinjectées dans le système après la vente supposée de «up to two billion US dollars from the foreign exchange reserves of the Bank of Mauritius», selon les dires de son gouverneur. Le mode de financement de la MIC est donc vicié au départ même, avec les conséquences inflationnistes qu’on connaît actuellement, bien que la MIC soit essentiellement un fonds de sauvetage des entreprises, donc au service de la production et de l’emploi. Maintenant, si des milliards de roupies de la MIC étaient donnés directement aux ménages, donc consacrés à la consommation, ce serait courir des risques d’inflation à la zimbabwéenne.

Toute aide directe au revenu doit venir plutôt du «Consolidated Fund» du Trésor public. Elle sera certes destinée à la consommation, sauf qu’elle sera financée par l’impôt ou par l’épargne privée via la dette. Ici, il n’y a pas de création monétaire, donc pas d’inflation supplémentaire.

Ce serait de la pure folie que d’imprimer de la monnaie pour alléger la charge financière des ménages. Il convient de considérer les mesures, annoncées dans 134 pays, visant à limiter la hausse des prix de l’énergie et des denrées alimentaires : transferts en espèces, réduction de l’impôt sur la consommation ou sur le revenu, baisse des droits de douane, gel ou subvention des prix, bons d’achat ou remise sur la facture des services publics.

Ne tombons pas dans le panneau. La croyance qu’une émeute ou la guerre en Ukraine serait bonne pour l’économie est de même nature que l’idée keynésienne selon laquelle les dépenses de l’État, financées par impôts ou emprunts, vont relancer l’économie. Rien n’est plus absurde parce que, conclut Bastiat, «la société perd la valeur des objets inutilement détruits». Toute destruction, même un panneau cassé, a un effet négatif quelque part sur l’économie.

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