Le tigre par la queue

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Karl Otto Pöhl, ancien patron de la Bundesbank, disait que «l’inflation, c’est comme la pâte dentifrice : une fois sortie du tube, il est impossible de l’y faire rentrer». La Banque de Maurice aura appris cette célèbre maxime à ses dépens : en laissant filer l’inflation qu’elle qualifiait alors de «transitoire», elle en perd aujourd’hui le contrôle, si bien que le taux d’inflation en glissement annuel (year-on-year) est passé à deux chiffres (10,7 %) en mars, le sixième mois d’affilée de hausse. L’inflation en moyenne annuelle (headline) monte aussi, à 6,0 %, et pourrait être de 7,7 % pour l’année 2022, selon MCB Focus, bien au-dessus des 6,7 % prévus par la banque centrale. 

Qu’est-ce qui cause l’inflation en premier lieu ? Neuf personnes sur dix répondront la dépréciation de la roupie, les prix internationaux, le pétrole, le fret, bref les facteurs de coût. Pratiquement personne ne pensera à la quantité de monnaie qui circule dans l’économie locale. Il est pourtant évident que l’inflation est le résultat de trop de monnaie (roupies) chassant après trop peu de biens. S’ils ont plus de monnaie en main (par exemple, si les salaires sont relevés), les gens pourront continuer à acheter des produits à des prix plus élevés sans réduire leurs dépenses. Mais si la quantité de monnaie qu’ils détiennent reste inchangée, ils devront forcément couper les dépenses, ce qui aura des effets désinflationnistes qui neutraliseront les effets inflationnistes, avec au final une inflation moyenne nulle. 

Les quatre taux d’inflation sousjacente (core inflation) sont tous en hausse. En particulier, la «Year-on-Year Core 2 Inflation», qui exclut «food, beverages and tobacco, mortgage interest on housing loan, electricity, gas, other fuels and items whose prices are controlled» (dixit Statistics Mauritius), s’est inscrite à 6,6 %, le mois dernier. En clair, on ne peut pas parler uniquement d’une inflation par les coûts. D’ailleurs, si personne n’achète un produit dont le prix grimpe, cette hausse du prix ne peut pas être enregistrée. Donc, au bout du compte, on en est réduit à une inflation par la demande. 

L’inflation, mesurée ici par l’indice des prix à la consommation, est définie comme une hausse générale des prix des biens et services. C’est une «textbook definition» de l’inflation qui n’est pas fausse en tant que telle, mais elle est inexacte et induit tout le monde en erreur. On l’utilise parce qu’elle convient au système étatique de monnaie fiduciaire, en vigueur depuis que le lien fixe entre le dollar et l’étalon-or a été supprimé en 1971. 

La définition originale et véritable de l’inflation, c’est une augmentation artificielle de l’offre de monnaie (et de crédit). Par artificielle, on comprend que cette expansion monétaire n’est pas dictée par le marché, mais par un organisme centralisateur et monopolistique, en l’occurrence la banque centrale. Celle-ci crée de la monnaie en accordant des crédits (ou des dons au Trésor public), ou en diminuant le montant des réserves obligatoires pour inciter les banques à accroître leurs prêts. 

L’année dernière, les crédits de la Banque de Maurice aux secteurs économiques sont passés de Rs 40,2 milliards en mars à Rs 87,6 milliards en avril, soit une hausse de 117 % en un mois ! Milton Friedman estimait qu’un accroissement de la monnaie prend au moins 12 mois pour impacter concrètement les prix. Nous y sommes, et le bilan de la banque centrale est exposé à de gros risques de crédit susceptibles de diluer son niveau de capital. Sans recapitalisation, elle ne pourra pas faire apprécier durablement la roupie. 

Ainsi, l’autorité monétaire fait penser à ce que Friedrich Hayek décrit comme «a tiger by the tail». Une fois qu’une personne attrape la queue d’un tigre, elle pourra être mordue si elle le laisse partir. En tenant sa queue le plus longtemps possible, elle retarde ce risque, mais le tigre devient plus furieux, et lorsqu’il se libère, il attaquera plus agressivement la personne. 

La difficulté de stopper l’inflation ressemble à celle de lâcher la queue d’un tigre. Pour ce faire, il faut cesser d’imprimer de la monnaie (premier cas) ou détendre les muscles de sa main (second cas), sinon la situation s’aggravera. Or les deux tâches exigent le courage de se colleter avec le danger le plus vite, au lieu de le fuir. 

Malheureusement, en stimulant l’offre de monnaie, les décideurs sont à l’abri du danger. Les mauvais effets de plus d’inflation aujourd’hui ne se matérialiseront que dans le futur, quand ceux qui en sont responsables ne seront plus à leur poste. On retrouve ce biais en faveur de l’inflation même chez ce banquier déclarant que «l’augmentation du taux d’intérêt aura un effet limité sur l’inflation et peut renchérir les coûts de production». Garder bas le loyer de l’argent pour faire de l’argent sur une monnaie dévaluée, c’est s’illusionner à créer de la richesse avec de la marchandise avariée. Le «Singapour de l’océan Indien» fera figure de tigre de papier.

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