Interdépendance économique

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On conçoit qu’un brin de nombrilisme ait cours sur une île, mais pas au point que des consommateurs minimisent l’impact de la guerre en Ukraine sur une économie insulaire. Bien que la pandémie ait montré l’exposition de Maurice à la mondialisation des échanges, on fait croire qu’un gouvernement est capable de mettre une économie tributaire de l’importation à l’abri des retombées d’un conflit qui est ressenti sur toute la planète. Loin d’être confinées à l’Europe, les conséquences économiques de cette guerre dessinent le monde d’après. Pour les atténuer, Maurice doit favoriser une interdépendance économique accrue, sans être le vassal économique d’un pays en particulier.

«Nous ne sommes pas indépendants, mais interdépendants », nous enseigne Bouddha. À ceci près que l’île Maurice est beaucoup plus dépendante des pays riches qu’ils ne le sont d’elle. Ils fixent les prix (price-maker), elle doit les accepter (price-taker). Elle peut viser la souveraineté alimentaire et la sécurité énergétique mais, sans ressources naturelles, elle doit rester consciente de sa dépendance économique vis-à-vis d’eux. En retour, elle peut jouer les bons offices entre les grandes puissances qui se rivalisent dans l’océan Indien.

L’Europe et les États-Unis représentent 49 % de nos exportations de biens. Plus de 93 % de nos échanges commerciaux sont libellés en dollar américain ou en euro. Le gros des investissements étrangers directs à Maurice (54 % en 2020) viennent de l’Europe. Depuis la réouverture totale de nos frontières, 84 % des touristes arrivent du Vieux Continent. Enfin, la très grande partie des réserves internationales de la Banque de Maurice sont placées dans les pays occidentaux.

Des chaînes d’approvisionnement doublement perturbées par le coronavirus et la guerre feront fléchir la croissance économique avec une nouvelle hausse des coûts du transport. La flambée des prix des produits de base, notamment du pétrole, du gaz et du blé, aggravera l’inflation par les coûts déjà en cours, entretenue par un dollar raffermi. La Russie et l’Ukraine étant premier et cinquième exportateurs mondiaux du blé, mais aussi gros producteurs d’huile de tournesol, de maïs et de fertilisants, on se dirige vers des pénuries alimentaires. L’Afrique, qui importe 85 % de ses fournitures, dont un tiers de ces deux pays, connaît déjà des émeutes de la faim.

Le recul du pouvoir d’achat des Européens se traduira par une baisse des dépenses par touriste ici. La sécurité prédominant l’économie, un accroissement du budget militaire des États européens se fera au détriment de l’aide aux pays en développement. Peu de monnaies étant aussi liquides que le dollar ou l’euro, des pays limiteront leurs activités qui nécessitent des avoirs de réserves, par souci d’éviter des problèmes de balance des paiements. L’incertitude des investisseurs s’en trouve accrue, et la confiance des entreprises affaiblie.

Les sanctions économiques, si elles s’avèrent efficaces contre la Russie, pourront devenir une arme redoutable contre des pays récalcitrants, avec le risque de créer «an economically balkanized and poorer world», avertit Raghuram Rajan. Les banques internationales bouderont des pays susceptibles de prendre leurs capitaux en otage par mesure de représailles. Le multilatéralisme commercial, dont Maurice a largement bénéficié, régressera. Et si un service de messagerie financière sécurisée autre que SWIFT est lancé, cela peut fragmenter le système global de paiements.

Il n’est pas interdit d’imaginer un gel des actifs de Maurice à l’étranger, comme le sont actuellement la moitié des réserves de la Russie, au cas où le gouvernement mauricien soutiendrait un État non démocratique, ou ne partagerait pas les valeurs de la démocratie libérale. Pour l’heure, à peine sortie de la liste noire de l’Union européenne, l’île Maurice a été bien inspirée de voter contre la Russie devant l’Assemblée générale de l’ONU, contrairement à 26 pays africains. N’empêche que son secteur offshore risque d’être fragilisé précisément à cause des divisions de l’Afrique et du rôle ambigu de l’Inde et de la Chine. Alors que les investisseurs sont en quête de valeurs refuges, des pressions s’accroîtront sur les montages des trusts pour intensifier la lutte contre l’évasion fiscale et le blanchiment d’argent – légitime certes mais très contraignante.

Après le choc du Covid-19, qui a renforcé notre addiction collective à la dépense publique, le conflit russo-ukrainien accentuera notre dépendance culturelle à l’État, avec des patrons et des syndicats quémandant des aides au ministre des finances. Or il n’y a plus d’espace budgétaire, vu le niveau élevé de la dette publique. Si l’augmentation du coût de la vie justifie un soutien ciblé aux groupes vulnérables, cette nouvelle crise ne doit pas être une autre occasion ratée de mettre de l’ordre dans les comptes publics. L’interdépendance entre les entreprises et l’État nounou n’est pas aussi valable que celle des économies.

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