L’illusion salariale

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Si la date de publication du rapport du Pay Research Bureau n’était pas l’objet d’une promesse électorale, le gouvernement aurait pu justifier l’inopportunité de sa mise en œuvre cette année, de surcroît avec effet rétroactif. On comprend que les fonctionnaires ont dû attendre cinq ans pour se voir augmentés, mais l’économie mauricienne, avec un chômage très élevé, n’est pas encore sortie de l’auberge après qu’une contraction de 14,9 % en 2020 a anéanti les 14,8 % de croissance cumulative dans la période 2015-2019. De toute façon, ce n’est pas le paiement du PRB qui va «actionner le levier de la demande pour relancer l’économie». Comme pour l’illusion monétaire de la planche à billets, il ne faut pas se bercer de l’illusion salariale.

Le problème n’est pas tant la masse salariale du service civil que le signal trompeur que les finances publiques se portent bien, et la pression mise sur les employeurs du privé par rapport aux attentes salariales. Si les recommandations du PRB représentent un coût annuel de Rs 4,8 milliards, cela ne signifie nullement que le Trésor public aura à trouver une telle somme comme dépenses additionnelles chaque année. Car l’augmentation salariale inclut les compensations salariales des cinq dernières années qui sont déjà accordées, et donc la hausse globale de la facture salariale sera bien moins que ce montant. Au-delà de ces compensations qui sont maintenant intégrées à leur salaire de base, ouvrant droit à pension, ceux au bas de la hiérarchie salariale bénéficient d’une augmentation peu conséquente. Et leur salaire net réel, en tenant compte de l’impôt sur le revenu et de l’inflation, ne progresse que marginalement.

Ainsi donc, il convient de nuancer l’idée que le secteur privé aussi doit vite réajuster à la hausse sa politique salariale, si ce n’est par le biais du National Remuneration Board. D’abord, ses employés reçoivent déjà les mêmes compensations salariales, ce qui fait qu’il n’existe pas un grand écart à combler à la suite du PRB. Ensuite, toutes les branches du secteur privé ne sont pas logées à la même enseigne en matière salariale.

Selon les données de Statistics Mauritius, l’indice des salaires (avec 100 représentant 2016 comme année de référence) pour le secteur gouvernemental était de 110,3 en 2020. Il grimpera évidemment avec le PRB et atteindra sans doute le niveau actuel des services financiers (116,5), mais certainement pas celui de la manufacture (123,4). En revanche, un rattrapage salarial sera nécessaire dans la construction (110,5), tout comme dans le tourisme (110,7). Mais pour celui-ci, qui est encore sous le Wage Assistance Scheme, il n’y a aucune logique à imposer une hausse salariale avant un retour à la normale.

Une augmentation salariale dans le secteur privé sera certes inévitable, car ici les salaires, faute de sécurité d’emploi, doivent être toujours supérieurs à ceux du secteur public. Mais elle ne peut pas être immédiate ni généralisée. Elle doit plutôt être en fonction de la situation financière de chaque secteur d’activité, voire de la capacité de payer de chaque entreprise. Au vu de la dualité du marché du travail, les conditions de rémunération ne peuvent qu’être hétérogènes.

Une hausse générale des salaires, qu’elle soit dans le public ou le privé, impacte définitivement la production nationale, mais les effets diffèrent. Les mesures du PRB ne sont pas inflationnistes en elles-mêmes si elles sont financées par l’impôt ou par l’endettement, puisqu’il n’y a pas de création monétaire. Cependant, un alourdissement fiscal ou une remontée du taux d’intérêt du marché va, en conséquence, pénaliser l’investissement privé. Or seul un accroissement accru du capital par employé peut engendrer de nouveaux emplois et, à terme, rehausser le niveau des salaires des travailleurs. Il n’y a pas de meilleur moyen d’améliorer le bien-être des salariés que par l’accumulation de nouveaux investissements.

Pour sa part, une augmentation salariale imposée aux firmes privées a des répercussions directes sur l’inflation et l’emploi. Si la production n’est pas profitable avec le nouveau barème salarial, l’entreprise ne peut que repasser le coût salarial aux consommateurs – c’est eux qui paient les salaires en fin de compte – et même réduire son effectif. Le volume de consommation ne croît donc pas comme espéré, et la demande agrégée stagne.

Sur le marché du travail, il existe un salaire d’équilibre qui correspond au plein emploi. Celui-ci est possible même dans une économie en berne, pour peu que les salaires s’ajustent librement en fonction de l’offre et de la demande de travail. Même Keynes ne le conteste pas, mais il suggère que cet ajustement soit fait par l’inflation, car «a movement by employers to revise money-wage bargains downward will be much more strongly resisted than a gradual and automatic lowering of real wages as a result of rising prices». Une politique appliquée par nos autorités, mais qui ne continuera pas à faire illusion.

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