Jouer sa peau

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La relation qui existe entre le coronavirus et l’économie est en train de changer. Le variant Delta, aussi contagieux soit-il, ne semble pas affecter la croissance économique aussi dramatiquement que sous un confinement national. Il est difficile d’arguer que le coût économique de toute restriction de mobilité est faible. À ce titre, la réouverture des frontières le 1er octobre est d’autant plus une nécessité qu’au nom de la prédictabilité, un gouvernement ne peut pas changer de stratégie touristique tous les deux mois. C’est un risque sanitaire certes, mais c’est ainsi qu’un pays devient antifragile, plus fort face à l’incertitude. 

Dans son livre «Skin in the Game» (2018), Nassim Nicholas Taleb dénonce cette fâcheuse tendance à critiquer ou faire des recommandations sans jouer sa peau, sans en supporter les conséquences négatives. Il n’y a rien de plus facile, par exemple, que d’insister pour des reconfinements quand on continuera à conserver son emploi, son salaire complet ou une pension payée des deniers publics. Il nous faut plutôt saluer les entrepreneurs qui portent des cicatrices, comme ces généraux romains qui se battaient avec leurs soldats. Jouer sa peau est indispensable pour permettre au système d’apprendre et d’être antifragile. 

Le seul moyen qui rend possible un compromis entre l’économie et la santé, c’est évidemment la vaccination, quoi qu’en pensent les vaccino-sceptiques qui défilent dans les médias après la défaite des antivax. Personne n’a dit que les vaccins sont efficaces à 100 %, ce qui ne remet pas en question leur efficacité. On peut mourir bien que vacciné, tout comme attaché avec une ceinture de sécurité. Mais les risques de mourir sont moindres, et les gestes barrières restent de rigueur. 

Si nous sommes condamnés à vivre avec ce virus, on doit éviter de s’affoler dès qu’on entend le nombre quotidien de cas positifs. Ce qui doit inquiéter, c’est le nombre de morts du Covid, mais il demeure quand même bien inférieur à celui des accidents de la route. Et encore que, pour citer le philosophe André Comte-Sponville, âgé de 69 ans, «toutes les morts ne se valent pas» : il est plus triste de mourir jeune (sur l’asphalte) que de mourir vieux (c’est le cas de la plupart des décès liés à cette pandémie). À moins qu’éviter de mourir du Covid ait plus de valeur d’une vie statistique qu’éviter un accident routier mortel. 

À l’aise dans notre zone de confort, nous découvrons soudain que nous sommes mortels. Voilà un peuple qui se montre très religieux, mais qui ne parvient pas à affronter un malheur dans la sérénité. La raison est que la population mauricienne n’est pas exposée aux risques véritables : elle vit loin des guerres, elle n’est pas menacée par un attentat terroriste ni par une vague migratoire, elle ne connaît pas des catastrophes naturelles aussi meurtrières que les tremblements de terre ou les ouragans. Quand on n’est pas habitué au danger, on devient hypersensible à la moindre difficulté. 

Cette fragilité, en tant que manque de résilience, n’est pas de la faute des politiciens. En revanche, tous les gouvernements qui se sont succédé avaient le choix d’inculquer aux gens la responsabilité, dont l’étymologie signifie accepter de répondre de soi. Mais ils les ont maternés avec l’État providence au point de les rendre irresponsables. Ce maternage infantilisant stérilise l’envie d’autonomie qui constitue le ressort de la responsabilité individuelle. D’où les jérémiades sur les ondes radiophoniques comme si notre vie et notre mort dépendaient du gouvernement, du berceau jusqu’au tombeau. 

Preuve de la déresponsabilisation des Mauriciens, beaucoup ont perdu le sens personnel des précautions à prendre, tant ils doivent être guidés et assistés en tout par un État-tuteur. Ainsi, les pouvoirs publics se voient obligés de donner des conseils aussi élémentaires que se laver les mains ! Si l’État se contente de secourir les personnes objectivement incapables de subvenir à leurs besoins, c’est la moindre des choses dans une société civilisée. Mais en s’enfonçant dans la logique d’assistanat d’une prise en charge inconditionnelle et sans limite, l’État providence dérive fatalement vers une irresponsabilité généralisée. 

Tout cela n’est pas sans rapport avec les défaillances de l’économie mauricienne : endettement massif, aversion pour le risque, déclin de l’esprit entrepreneurial, déficit d’innovation, croissance potentielle en baisse. On ne peut pas avoir le beurre, l’argent du beurre et la fille du laitier : créer de la monnaie pour financer le déficit budgétaire sans détruire l’emploi ; s’endetter sans alourdir la fiscalité ; et puiser dans les réserves en devises pour sauver des entreprises sans dévaluer la roupie ni relancer l’inflation. Bref, croire que le gouvernement peut augmenter les dépenses liées au Covid tout en fermant les frontières et en confinant la population, c’est un évident contresens, car l’économie tombera en ruines. Au contraire, il faut jouer sa peau.

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