La finance durable

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Il est très rare qu’un ancien banquier central soit l’envoyé spécial des Nations Unies pour l’action climatique. En tant que gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney promouvait la finance durable comme un moyen d’enrayer le dérèglement climatique. Dans son livre Value(s), il va jusqu’à écrire que «every financial decision should take climate change into account». Même au prix d’une crise financière ?

Comme des clins d’oeil à «l’Alerte rouge» émise par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, des initiatives se multiplient à Maurice en faveur de l’environnement. Ainsi de la récente table ronde virtuelle de ACCA Mauritius, qui a toutefois brillé par l’absence d’assureurs, lesquels sont en première ligne de la gestion des risques matériels liés au changement climatique. Ainsi de l’accession d’une société immobilière, Ascensia, au SEM Sustainability Index. Ainsi des aspirations des hôtels VLH à la neutralité carbone. Et ainsi de l’objectif à terme de la Mauritius Commercial Bank de ne plus financer les projets à charbon.

Tout cela est encourageant, car l’adaptation au réchauffement climatique n’est pas un problème d’optimisation macroéconomique, mais plutôt un défi pour l’action individuelle. C’est ce qu’on attend aussi des opérateurs de l’agriculture, de la manufacture et de la construction, qui sont de gros émetteurs de dioxyde de carbone. Au-delà du «virtue signalling», ces déclarations par lesquelles on s’affiche comme soutien d’une cause morale, chacun est libre de contribuer à la protection du climat, quel que soit l’impact des coûts sur les résultats financiers.

C’est une autre paire de manches pour l’action collective. Les principales banques centrales se mettent au vert, à l’instar de la Banque centrale européenne dont la politique va désormais «intégrer davantage les considérations relatives au changement climatique». La BCE ne rachètera plus les dettes d’entreprises fortement émettrices de CO2, mais elle pourrait acheter des obligations vertes.

La Banque de Maurice (BoM) semble s’engager aussi sur cette voie, ayant publié un «Guide for the Issue of Sustainable Bonds in Mauritius». A l’occasion de son lancement, son gouverneur a clairement indiqué que la BoM a un «sustainability agenda» avec un «focus on sustainable finance». Qu’elle veuille «facilitate the growth of a sustainable bonds market», soit. Mais une politique monétaire de racheter des obligations vertes sous prétexte de protéger la planète faussera les prix sur les marchés de capitaux, comme dans tout assouplissement quantitatif.

Personne n’a encore suggéré d’élargir le mandat de la BoM à la cause climatique, et c’est tant mieux. Déjà, le fait que la BoM agit comme un agent fiscal du gouvernement a jeté de la confusion dans sa mission. Et ce n’est pas Mervyn King, qui siège dans l’Advisory Committee de la BoM, qui dira le contraire.

Cet ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre est en désaccord avec la décision du ministre des finances du Royaume Uni d’inclure dans le mandat de l’institut monétaire le soutien à l’objectif zéro émission nette de gaz à effet de serre d’ici 2050. Il avertit que «an expansion of central bank mandates into political areas such as climate change threatens to weaken de facto central bank independence, leading to a slow response to signs of higher inflation». Crainte partagée par la Chambre des Lords qui écrit que «the Bank risks being forced into the political arena».

Même le keynésien Robert Skidelsky s’oppose à «involving central banks in allocating money to firms or sectors on the basis of their “greening” potential». Car la banque centrale, un organe non élu qui n’a pas de comptes à rendre, sera contrainte de prendre des décisions politiques qui impactent la fiscalité. Or celleci relève du gouvernement qui doit en répondre devant les électeurs, au lieu de se défausser de ses propres responsabilités sur l’autorité monétaire en évitant des mesures impopulaires.

Il ne faut donc pas instrumentaliser la Banque de Maurice pour créer une économie verte. La BoM doit plutôt se concentrer sur la stabilité des prix, condition sine qua non d’une monnaie saine qui est un moyen sûr d’améliorer l’environnement physique. En revanche, l’inflation monétaire, en dévoyant les signaux de marché, amène un gaspillage plutôt qu’une allocation efficace de ressources.

D’abord, l’inflation des actifs favorise l’ingénierie financière à rendement élevé, au détriment des investissements verts dont la gestation est longue. Ensuite, cette inflation déforme le coût du risque de façon à encourager une obsession pour l’immobilier aux retours d’investissement que ne peuvent pas offrir des projets favorables à l’environnement. Puis, l’excès de crédits dû aux taux d’intérêt réels négatifs conduit au malinvestissement. Enfin, la baisse de croissance qui en résulte réduit l’appétence pour la production verte.

De quoi fragiliser le système financier, avec ou sans la finance durable.

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