Économie de la biodiversité: Un pas important vers une valorisation adéquate de la nature

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Nous faisons partie de la nature. C’est une banalité de l’affirmer. Il est ainsi stupéfiant que nous attribuions à la nature une valeur si inadéquate. Nos systèmes de mesures économiques sont si déconnectés de la nature qu’ils permettent de doper le PNB par l’épuisement de l’écosystème dont nous dépendons. Les gouvernements amplifient les dommages à l’environnement en accordant des subventions plus importantes pour l’exploitation de la biosphère (5 milliards de milliards de francs par an au niveau mondial) que pour sa protection (68 milliards de francs par an).

Nous étions conscients de vivre au-dessus des moyens que la nature nous accorde. Mais tant que le voisin s’achète une nouvelle voiture, pourquoi me priverais-je de renouveler ma garde-robe? La pandémie nous met brutalement face à la réalité : les pressions humaines sur la nature rendent vulnérables notre économie, nos sociétés et nos vies.

Dans ce contexte, la publication au début de ce mois d’une étude indépendante sur l’économie de la biodiversité* tombe à point nommé. Cette étude, dirigée par sir Partha Dasgupta, professeur à l’université de Cambridge en Angleterre, constitue un rappel de l’importance de la biodiversité, et un sérieux appel à agir.

A priori, le rapport contient peu de choses que nous ne savions pas déjà. La prospérité humaine est allée de pair avec notre isolement croissant de la nature. Aujourd’hui la biodiversité décline plus rapidement qu’à tout autre moment de l’histoire de l’humanité. La valeur de la nature pour la société est insuffisamment reflétée dans les prix du marché. Les coûts cachés de l’épuisement du capital naturel constituent une contrainte majeure pour la création de valeur à long terme. Au cœur de ces problèmes se trouve une défaillance institutionnelle profonde et généralisée.

Les projets immobiliers en cours de réalisation à Tamarin, dans l’ouest du pays, mobilisent actuellement les défenseurs de l’environnement qui dénoncent une atteinte à la nature

Alors en quoi ce rapport pourrait-il entraîner les décisions et actions nécessaires, là où de précédentes initiatives ont échoué ?

D’abord, son timing. Il avait été prévu dès le départ de publier ce rapport début 2021, mais – on n’a pas envie de dire «par chance» – sa publication tombe au moment où les États s’interrogent sur la meilleure façon de reconstruire suite aux ravages provoqués par le Covid-19. Les gouvernements, les investisseurs et les entreprises font preuve d’un regain d’intérêt pour les politiques de résilience, de durabilité et de stabilité à long terme, conscients des risques vitaux d’un déséquilibre entre la nature et les humains.

Ensuite, son origine. L’étude a été commandée par le Trésor (ministère de l’Économie et des finances) britannique, et non par le ministère de l’Environnement. Le public cible est donc clairement les entités les plus à même d’agir: les ministères des Finances et de l’économie, les banques et le monde des affaires. Le langage et les concepts du rapport sont ceux du monde économique. Le premier chapitre porte sur la gestion des actifs, utilisant le terme «portefeuille» pour décrire les ressources naturelles à disposition de différents groupes d’habitants du monde. Un des principaux arguments du professeur Dasgupta est que nous avons un problème de gestion de portefeuille qu’il est urgent de régler. Le rôle de la biodiversité dans la gestion des actifs naturels est analogue à celui joué par la diversité dans un portefeuille traditionnel d’actifs financiers : il réduit le risque et l’incertitude.

La biodiversité n’a pas seulement une valeur instrumentale, elle a aussi une valeur intrinsèque – peut-être même une valeur morale.

Le rapport détaille les facteurs qui rendent difficile une application des sciences économiques à la biodiversité – la nature est souvent mobile, invisible et silencieuse – et propose la mise à disposition des éco- nomistes et des décideurs politiques de modèles et d’équations pour mieux refléter la valeur de la nature dans les calculs écono- miques et financiers. Enfin, cette étude suit la voie du rapport Stern de 2006,* qui avait été déterminant pour la prise de conscience du risque climatique pour les entreprises et les marchés financiers. Le rapport Dasgupta pourrait avoir la force nécessaire pour susciter un tournant dans la manière dont nous valorisons la biodiversité.

La biodiversité n’a pas seulement une valeur instrumentale, elle a aussi une valeur intrinsèque – peut-être même une valeur morale. Le rapport rappelle que nous nous ressourçons auprès de la nature et nous nous laissons souvent émerveiller par elle. Pour beaucoup – peut-être pour toutes – les sociétés le sacré est situé dans la nature.

Le rapport recèle quelques faiblesses au niveau de l’analyse juridique et des solutions institutionnelles qu’il propose. Il a aussi été critiqué par certains qui craignent de voir la nature encore plus commercialisée. Malgré cela, il a le mérite d’incorporer des idées à portée de chacun.e. Il souligne que chacun de nous est détenteur d’une partie de ce portefeuille nature et que nos choix en matière d’investissement et de consomma- tion sont importants. «Ma lectrice est la citoyenne concernée», écrit Sir Partha dans l’introduction de la version abrégée du rapport.

La force des arguments économiques du rapport Dasgupta, son positionnement et son langage montrent que chacun, à son niveau, peut avoir un rôle à jouer pour une meilleure gestion de notre portefeuille nature.

* Dasgupta, P. (2021), The Economics of Biodiversity: The Dasgupta Review. (London: HM Treasury).

** Le rapport Stern sur l’économie du changement climatique, 2006 (en anglais Stern Review on the Econo- mics of Climate Change).

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