De la responsabilité personnelle

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Dans les débats interminables sur l’amélioration «des systèmes», j’ai toujours pensé qu’il y avait une tendance plutôt coûteuse à minimiser le poids de la responsabilité personnelle.

N’est-il pas encore clair qu’un «bon système» dans des mains irresponsables ne pourra jamais mieux sauvegarder les intérêts en jeu, qu’ils soient de nature familiale, corporative, nationale ou autre, qu’un moins bon système dûment confié à des équipes sérieuses, pondérées, indépendantes, responsables ? Ce n’est certes pas une raison pour se contenter des «systèmes» existants s’ils peuvent être améliorés, mais le point capital c’est qu’il faut absolument faire gaffe quand on choisit les individus à qui l’on confie une mission.

Prenez à ce titre ce qui se passe aux Etats-Unis. Une grosse minorité du pays, grâce au système d’ailleurs biscornu des grands électeurs, a élu en 2016 un président qui avait pourtant récolté trois millions de votes de moins que son adversaire. Cet homme, Donald J Trump, élu sur une plateforme populiste qui promettait, entre autres, de construire un mur sur la frontière Sud, aux frais du Mexique, de drainer le “marécage” de Washington, de renégocier les traités commerciaux pour renouer avec MAGA, de bloquer l’immigration (non blanche) et de défaire la législation Obama en faveur du climat – qualifiant même le réchauffement de la planète d’être une conspiration des Chinois pour affaiblir l’économie américaine – avait clairement été un choix dangereux tant pour les Américains que pour la planète. Le clivage partisan de plus en plus évident depuis des années déjà devenait, sous Trump, encore plus vitriolique, aiguisait les extrémismes et suggérait l’irréconciliable. Les voix indépendantes se faisaient rares, d’autant que toute tentative, même tardive, d’assumer ses responsabilités et d’échapper à son étiquette partisane (par exemple Mitt Romney pendant les débats sur l’«impeachment» ou William Barr plus récemment qui déclarait n’avoir pas vu d’irrégularités anormales lors des dernières présidentielles); ces voix-là étaient automatiquement fichées comme manquant de loyauté ou même comme étant des traîtres.

Le problème de Trump c’est qu’il n’a, au-delà de lui-même, aucun sens de l’Etat. Le narcissique qu’il est ne voit que ce qui lui convient. Il ment aussi comme il respire, abusant ainsi de la naïveté parfois effrayante de ses électeurs avec ses théories les unes plus folles que les autres : le mur est loin d’être construit, le Mexique n’ a évidemment rien payé, un marécage d’intérêts particuliers en a remplacé un autre, sa réforme fiscale a surtout bénéficié aux siens , cad les plus riches, la pandémie de Covid-19 fut, une fois n’est plus coutume, qualifié de “canular” chinois , comme pour le réchauffement de la planète et traité en conséquence avec le résultat que l’Amérique affiche le plus de morts du Covid de tous les pays de la planète ! Si Trump a perdu les élections de 2020, c’est qu’il y avait 7 millions d’Américains de plus que ses partisans qui ne croyaient pas à ses salades, même s’il est pénible de constater que son soutien électoral avait progressé de 11,2 millions de voix en quatre ans ! Seule une mobilisation exceptionnelle des démocrates et de courtes victoires dans six États ayant voté Trump en 2016, permettaient la victoire de Joe Biden.

Cependant, Trump est aussi un mauvais perdant. C’était à prévoir puisqu’il s’était déjà plaint d’élections truquées en 2016 en anticipation de sa défaite… Ayant gagné, il nommait, en 2017, une commission d’enquête qui ne trouvait rien de substantiel et certainement bien moins que les 3 à 5 millions de votes jugés «illégaux» par Trump. Un commentaire mémorable de l’époque notait que le pluriel du mot «anecdote» n’était ni les mots «chiffres» ou «preuves» ! Après la Commission, Trump passait la responsabilité du contrôle de la sécurité des élections au département de «Homeland Security» où il nommait «ses» hommes.

Ayant perdu les présidentielles de novembre 2020, Trump n’a cessé de prôner la fiction que cette élection lui a été «volée», même s’il était vigoureusement contredit par le responsable respecté des élections au «Homeland Security», M. Christopher Krebs. M. Krebs, un républicain toute sa vie, fut en conséquence licencié par Trump. Par Tweet. Cependant, Trump n’a jamais pu aligner les preuves de ce qu’il avançait, perdant plus de 60 procès tentant de renverser le résultat des élections dans huit États différents. Et ceci a été le cas parce que les juges, tant républicains, qu’indépendants ou démocrates, faisaient leur travail de juge, insistant pour des preuves plutôt que de vagues théories ou de simples souhaits. Même les juges personnellement nommés par Trump choisissaient de rendre allégeance aux requis de leur fonction plutôt qu’au bon prince qui les avaient sélectionnés au départ – et qui s’attendait évidemment au proverbial retour d’ascenseur !

Ce ne seront pas les seuls gestes d’indépendance d’esprit qui auront préservé les Etats-Unis face à celui qui se voyait déjà Rex Imperator pour encore quatre ans, tant son parti avait tout avalé et tant ses partisans étaient prêts à tout accepter de lui. C’est ainsi que Brad Raffensperger, secrétaire d’Etat en Géorgie, refusait de se plier aux exigences directes et pressantes de Trump de lui “trouver” 11 780 voix pour ‘gagner’ l’élection dans cet État – élections, décrétait Trump, qu’il n’avait PAS perdues. Deux jours plus tard, deux sénateurs républicains mordaient la poussière dans ce même Etat, donnant par la même le contrôle du Senat aux démocrates. Commentaire de Trump ? Ils l’auront cherché ! Ils ne m’ont pas assez soutenu ! Même le gouverneur Kemp, pourtant pas un ange dans ses tentatives de bloquer le vote des minorités noires, refusait de suivre la ligne absurde de Trump.

Au congrès, le 6 janvier, après la prise d’assaut du Capitole par des voyous excités par le président Trump lui-même, 43 % des républicains de la Chambre des Représentants, qui, jusque-là, avaient, à chaque fois, sans nuance, voté pour Trump, y compris lors du procès de destitution, choisissait cette fois de le défier. Au Senat, ce furent cette fois 88 % des sénateurs républicains qui refusaient de suivre la folie furieuse de Trump. Le vice-président Pence, admirablement à plat ventre pendant quatre ans, refusait lui aussi, enfin, de faire la basse besogne de Trump au Sénat en renversant les votes populaires ; se soumettant à la Constitution. Reste à voir combien des 74,2 millions d’Américains ayant voté Trump aux dernières présidentielles, accepteront toujours de suivre celui qui a déclenché la prise d’assaut du Capitole…

Chacun ayant librement choisi son comportement, Trump restera bec dans l’eau et devra évacuer la maison blanche le 20 janvier contre son gré et à sa grande crainte pour ce qui va suivre. Un dividende non-négligeable en émergera cependant : l’outrecuidance de Trump ayant dépassé toute limite et libéré de nombreux leaders républicains du corset de Donald, il s’est créé un espace commun de décence qui devrait permettre aux républicains et aux démocrates de se retrouver plus souvent et de favoriser la bi-partisanerie ; dopant nécessaire, voire crucial aux Etats-Unis en ces temps troubles et incertains.

La leçon pour notre pays est claire. Ce ne sont pas les institutions qui sont nécessairement mal constituées, ni la Constitution qui est insuffisante, ni les lois qui sont déficientes, mais surtout les hommes et les femmes à qui celles-ci sont confiées qui sont inaptes. Si ces individus respectent l’Etat de droit, la Constitution et leur cahier des charges plus qu’ils ne se sentent redevables au Rex Imperator, la République respirera, la démocratie vivra. A ce titre, le traitement tout à fait hors-normes accordé au ministre Sawmynaden par les forces policières cette semaine est incompréhensible, sinon infâme si l’on se réfère au principe fondamental de l’égalité de tous les citoyens face à la loi ! Ce traitement inacceptable découle bien de la décision de QUELQU’UN !

La punition de M. Trump, pour le moment, a été le blocage de son compte Twitter. L’équivalent chez nous pourrait-il, un jour, être le non-accès à la MBC ? QUI décidera de cela ? Quel homme libre ?

PS : Étonnant comment l’humour foisonne même aux moments les plus pires. Ainsi cette réflexion : «After today’s events, Mexico has decided that they WILL pay for the wall! And Canada wants one too!». Et puis celle-ci, adorable aussi : «Due to the current travel restrictions, this year the USA had to organise the coup at home.»

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