Le mensonge statistique

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Chancelier de l’Échiquier, avant de devenir Premier ministre du Royaume-Uni, William Gladstone avait l’art de rendre les chiffres excitants, mais il tenait les statistiques pour la forme la plus élaborée du mensonge. Il convient de nuancer ce jugement sévère : si les statistiques peuvent être de bonne qualité, le problème est que les décideurs politiques les utilisent pour manipuler ceux à qui elles sont destinées, et pour concevoir des politiques.

Les statistiques ont pour caractéristique de montrer ce qu’on voit, et de cacher ce qui ne se voit pas. Or, comme l’a démontré Frédéric Bastiat, il n’y a pas de pire responsable de politiques économiques que celui qui s’arrête à ce qui se voit. Les effets de celles-ci vont au-delà de ce que l’esprit humain est capable d’embrasser, car ils affectent un nombre incalculable de décisions individuelles. Ce qui est visible avec une compensation salariale, par exemple, c’est une hausse du pouvoir d’achat qui relance la consommation à très court terme. Ce qu’on ne voit pas, c’est une spirale prix-salaires et des licenciements causés par cette même augmentation, qui feront retomber la consommation.

On a du mal à saisir les chiffres alignés par le ministre des Finances Renganaden Padayachy pour justifier ses politiques. Comme pour minimiser l’impact d’une compensation salariale de Rs 375 sur la trésorerie des entreprises, qui est déjà déficitaire dans de nombreux cas, il avance que 346 700 employés du secteur privé, ceux qui ont un salaire de base allant jusqu’à Rs 50 000, en bénéficieront. Parmi eux se trouvent, estime-t-il, quelque 90 000 salariés des petites et moyennes entreprises (PME), donc les 256 700 restants étant des grandes entreprises (celles ayant au moins 10 employés).

Or, selon ce que publie Statistics Mauritius sur son site web, à mars 2019, les grands établissements privés comptabilisaient 220 706 employés, et les PME 284 574 personnes. Admettons que parmi elles se trouvent des milliers d’indépendants et de professionnels qui travaillent à leur propre compte. Tout de même, nul ne croira que la majorité des employés des PME gagnent plus de Rs 50 000 par mois !

Selon le Grand argentier, le nombre de chômeurs à la suite du Covid-19 a été limité à 50 000, ce qui fait une hausse de seulement 10 000 sans-emploi en une année. Si on le prend au mot, le nombre actuel d’employés dans le secteur privé devrait être autour de 500 000. Dans ce cas, 69 % d’entre eux auraient un salaire de pas plus de Rs 50 000. Or, au Parlement, intervenant sur la motion contre la Contribution sociale généralisée (qui ne concerne que le privé), le ministre a souligné que 89 % des employés obtiennent un salaire inférieur à Rs 39 800. Voilà qui rend perplexe : comment peut-il y avoir plus de salariés gagnant jusqu’à Rs 39 800 que de salariés percevant jusqu’à Rs 50 000 ?

Si les estimations chiffrées de Padayachy sur la situation présente laissent planer beaucoup de doute, on peut encore plus difficilement donner crédit à ses prévisions du futur. Dans son Budget présenté le 4 juin, soit à quelques semaines de la clôture de l’exercice 2019-2020, il tablait sur un produit intérieur brut (PIB) de Rs 467,6 milliards pour cette année financière. Mais dans ses «Quarterly National Accounts» publiés en septembre, Statistics Mauritius indique que le PIB de 2019-2020 est plutôt de Rs 457,9 milliards. On peut bien commettre des erreurs d’estimation, mais alors on ne doit pas prétendre pouvoir prédire le PIB plusieurs mois à l’avance.

À l’Assemblée nationale le 3 novembre, le ministre a revu ses projections pour l’année 2020-2021 en annonçant un PIB de Rs 436,5 milliards au lieu des Rs 452,3 milliards qui avaient été indiqués dans son Budget, soit déjà une différence de Rs 15,8 milliards. Encore qu’il soit difficile, à sept mois de la fin du présent exercice financier, de prêter foi à ces chiffres. En tout cas, une forte variation du PIB a un impact conséquent sur le taux de la dette nette du secteur public qui, selon Padayachy, devrait s’élever à 81,8 % du PIB au 30 juin 2021, contre 78,2 % initialement prévu dans le Budget.

C’est dire que celui-ci a été préparé sur des hypothèses erronées, puisque les prévisions du principal indicateur, le PIB, d’où partent toutes les autres variables économiques, viennent d’être revues. Du reste, le Grand argentier a révisé à la baisse les revenus (de Rs 162,9 milliards à Rs 161,3 milliards) et à la hausse les dépenses (de Rs 162,9 milliards à Rs 165,4 milliards) du Budget de 2020-2021. Alors qu’il s’était flatté d’un «budget équilibré» (une idée phare de Gladstone), il se retrouve maintenant avec un déficit budgétaire de 0,9 % du PIB, sans compter les Rs 60 milliards de la Banque de Maurice. Nul doute que ce déficit se creusera avec la compensation salariale qui sera octroyée à 93 800 employés du secteur public, et avec le réajustement annuel de la pension de vieillesse.

La vérité économique finira bien par triompher des statistiques mensongères.

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