Guerre d’intérêts

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Les idées mènent le monde, disait John Maynard Keynes. À quoi Milton Friedman répondait que ce sont les intérêts qui dictent le cours du monde. Or les idées keynésiennes ont inspiré, et continuent d’inspirer, la plupart des gouvernements. Sans doute parce que les hommes politiques, mais aussi les consommateurs-électeurs et les patrons-lobbyistes, y trouvent leur intérêt… 

Les membres de Business Mauritius ne nous feront pas croire qu’ils sont en guerre ouverte contre le ministre des Finances sur le plan des idées. Ces friedmaniens dans l’âme savent que la Contribution sociale généralisée va à l’encontre de leurs intérêts financiers, puisqu’ils en portent le fardeau. Ils craignent avec raison que ses taux augmentent régulièrement pour financer durablement une pension de vieillesse de Rs 13 500 qui servira les intérêts politiques du gouvernement, quel qu’il soit. C’est ni plus ni moins une guerre d’intérêts entre le pouvoir politique et le pouvoir économique, avec des syndicalistes jouant aux idiots utiles. 

La fédération patronale fera valoir qu’elle défend plutôt les emplois susceptibles d’être détruits par la CSG, et sans aucun doute c’est ce qui arrivera. Mais c’est par la bataille des idées que son message passera dans la population. Le problème est que Business Mauritius monte au créneau seulement quand ses intérêts sont visiblement menacés. À trop faire la courbette aux puissants du jour, elle n’est pas prise au sérieux lorsqu’elle émet quelques critiques très lisses contre eux. On entend encore ses chauds applaudissements du Budget de Padayachy, et à présent ses appels de détresse au gouvernement via la Mauritius Investment Corporation. 

Il est impensable qu’une institution qui représente le secteur privé ne publie aucun article d’analyse, aucun document de réflexion, aucune étude de fond. Elle a pourtant les moyens de faire le choix d’influencer les idées de son époque afin de peser sur les événements. Si elle parvient à changer la manière dont les gens réfléchissent sur l’économie, cela peut avoir des conséquences positives sur les politiques futures. 

Tout ce qui arrive dans la société où nous vivons est le résultat des idées. Les idées, et les idées seules, peuvent mettre de la lumière là où il y a de l’obscurité. Elles doivent être présentées au public de telle façon qu’elles persuadent les citoyens. Il n’y a pas de raison de penser qu’on ne peut pas convaincre la majorité d’entre eux de la solidité de ses idées si elles sont justes et favorables au bien commun. Les gens peuvent changer d’attitude s’ils se rendent compte qu’elle est fondée sur des idées fausses. Une économie prospère grâce à de bonnes idées qui seront développées par la génération montante. 

Mais les patrons mauriciens ont les pieds sur terre sans la tête dans le ciel des idées. Ils consacreront un gros budget à un département pour scruter les médias et faire de la com, mais ils n’emploieront pas un seul économiste chevronné pour contribuer à la réflexion stratégique de l’entreprise. Pourtant, les activités économiques sont gouvernées autant par les idées que par les intérêts. 

Business Mauritius ne propose aucune alternative dans son manifeste contre la CSG. Si elle voulait s’engager dans un combat d’idées, et non d’intérêts, elle appellerait à une réforme de l’État-providence et s’élèverait contre la surenchère politique autour de la pension à chaque échéance électorale. Mais le patronat tient à rester politiquement correct, laissant libre cours à la démagogie dont il est lui-même victime.

Le système public de retraite que viendrait sauver la CSG mettra moins de temps à tomber en ruine que le Colisée, ce théâtre romain qui a résisté à des siècles d’érosion. La pension de vieillesse est bâtie sur le sable du principe de la répartition (pay-as-you-go), selon lequel l’argent prélevé sur les revenus des actifs sert à payer les retraites d’aujourd’hui, et non celles de demain. Comme le vieillissement démographique diminue le nombre des actifs et augmente celui des retraités, le système s’effondrera tôt ou tard. Il faudra alors le reconstruire sur du roc, par la logique de la capitalisation : les épargnes constituées par l’assuré sont mises en réserve et injectées dans l’économie afin de produire un revenu. 

Si l’épargne était respectée, la solidarité intergénérationnelle serait relancée. Mais les organisations patronales, prises au piège de la négociation collective au niveau centralisé, font la courte échelle aux syndicats qui s’opposent à toute réforme d’un système dont ils retirent positions, privilèges et finances. Voilà comment il est parfaitement verrouillé. 

Dès lors, l’homme politique n’a pas besoin d’avoir des idées, mais il épouse les intérêts des lobbies qui le porteront à la victoire. Le problème n’est pas l’intérêt individuel comme tel, mais le fait qu’il soit piétiné par la coalition d’intérêts entre pouvoir politique et groupes de pression. De ce pouvoir des intérêts, seul le pouvoir des idées peut venir à bout.

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