Les jours heureux

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C’est en feuilletant un quotidien qu’on est tombé inopinément sur une longue interview du gouverneur de la Banque de Maurice. Généralement ailleurs, les présidents des banques centrales sont en première page du journal auquel ils accordent un entretien dans l’édition du jour. Car, lorsqu’ils parlent aux journalistes, c’est pour dire des choses qui intéressent les marchés. Mais ici, les propos de Harvesh Seegolam ne sont pas jugés suffisamment pertinents pour faire l’objet d’un appel à la une, sans doute parce que l’interview en question s’est révélée être un exercice de com plutôt qu’une réflexion pointue.

Le métier de banquier central exige en soi du sérieux, raison pour laquelle, à la Monetary Authority of Singapore, on apprend à paraître austère en public et à ne pas sourire aux photographes de presse. Lorsqu’un banquier central fait une déclaration de presse, c’est pour s’adresser aux professionnels comme lui, et non au citoyen lambda avec des propos lénifiants tels que «les supermarchés sont pleins». Une banque centrale indépendante n’a pas pour vocation de mener une campagne de relations publiques pour le compte du gouvernement.

Un banquier central est tenu de parler le langage de la vérité, et non de faire dire aux chiffres ce qu’il veut. Même notre ministre des Finances évite de se complaire dans la langue de bois, annonçant le 15 septembre que Maurice est entrée officiellement en récession avec des risques de 100 000 chômeurs à terme. Ainsi Renganaden Padayachy prend le contrepied de Seegolam qui, dans son interview, parue une semaine plus tôt, a affirmé avec force que «l’économie reprend», voire que «l’économie va mieux».

Il faut vraiment être dans une bulle pour céder à des raisonnements spécieux devant une population active qui vit dans un climat anxiogène. C’est insulter les dizaines de milliers de sansemplois ou d’employés en situation de précarité, et les marcheurs du 29 août et du 12 septembre. Eux savent, sans que Gilbert Espitalier-Noël le leur rappelle, que «les jours les plus difficiles sont devant nous, pas derrière».

Il ne suffit pas de faire ressortir que le gouvernement a déboursé plus de Rs 11 milliards à plus de 470 000 personnes. Cet argent ne sort pas de la poche des gouvernants, mais provient des impôts, c’est-à-dire de ces mêmes personnes qui contribuent au Trésor public, si ce n’est de la planche à billets. Distribuer sans produire, c’est de l’anti-économique, voire l’absence d’une économie. Quand comprendra-t-on dans ce pays que les richesses ne sont créées que par la production, qu’une économie ne prospère pas avec la consommation seule ?

Le gouvernement se flatte d’avoir bien géré la crise du Covid-19 alors qu’il n’a fait que fermer les frontières. Tout comme on reconnaît un maçon au pied du mur, un gestionnaire ne fait ses preuves qu’en affrontant un problème, pas en l’esquivant. Dans les pays toujours durement touchés par le coronavirus, les dirigeants laissent quand même ouvertes les frontières parce qu’ils assument leurs responsabilités par rapport à l’économie, tout en gérant la crise sanitaire.

À Maurice, on entretient une aversion pour le risque, signe du déclin de l’esprit entrepreneurial : on surprotège la population, on vit peinard en autarcie, on nomme et recrute ses proches dans le secteur public, on taxe, subventionne et accroît les dépenses sociales. C’est le temps des jours heureux comme en régime communiste.

Au lieu de réformer de fond en comble pour parer au plus dur, le gouvernement se contente d’administrer au jour le jour. Pour citer une éditorialiste de «Week-end», «l’État mammouth qui veut tout gérer de nos vies, la confiscation des organismes publics, leur politisation outrancière, la politique de nomination des petits copains, le favoritisme, le gaspillage des fonds publics, la corruption, l’absence de méritocratie et la culture de la médiocrité, ça n’a que trop duré.»

Sans même connaître le préjudice financier du désastre Wakashio, la Banque centrale accorde un crédit de Rs 10 milliards au gouvernement dont elle est devenue le guichet automatique. C’est ce que le tandem Seegolam-Padayachy appelle «whatever it takes», soit un laxisme monétaire et fiscal sans bornes qui mènera l’économie à l’échouement plutôt qu’à bon port. La Banque de Maurice continuera d’imprimer de la monnaie et de dévaluer la roupie pour tolérer les gabegies du secteur public et l’inefficacité de certains groupes privés au prétexte de sauver des emplois, jusqu’à la banqueroute du pays. Les bien-pensants blâmeront alors les pauvres économistes, les méchants capitalistes, le néo-libéralisme.

Or, comme le dit Cassius dans «Julius Caesar», «the fault, dear Brutus, is not in our stars, but in ourselves…» C’est un thème récurrent chez Shakespeare, qui l’exprime d’une autre façon dans «All’s Well That Ends Well» quand Helena déclare : «Our remedies oft in ourselves do lie, which we ascribe to Heaven.» Nous ne dépendons que de nous-mêmes pour être heureux.

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