Ruissellement

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Plutôt effacé depuis sa prise de fonction comme ministre des Finances, Renganaden Padayachy était très attendu sur la prospective économique du discours-programme de 2020-2024, surtout dans le contexte de l’épidémie mondiale de Covid-19. Au lieu de cela, il a donné un cours sur la théorie économique du ruissellement (trickle-down economics) à l’Assemblée nationale. Mais son Maiden Speech est émaillé de contradictions. Après s’en être pris à «nos compatriotes les plus aisés», il s’est dit «plus que conscient de l’importance de la facilitation des affaires», se référant au concept capitaliste de la «destruction créatrice» de Schumpeter !

Précisément, l’innovation qui crée de nouvelles industries – à laquelle fait appel le ministre – ne peut être encouragée que par la notion du ruissellement à laquelle il s’oppose. Celle-ci ne signifie pas que l’enrichissement des uns fera couler, directement et automatiquement, de l’argent aux pauvres. Elle traduit plutôt l’idée qu’en permettant aux plus entreprenants de créer de la richesse, les autres en profiteront à terme. Les entrepreneurs qui réussissent n’y parviennent qu’en faisant travailler salariés et fournisseurs qui tirent ainsi profit de leur initiative. Les consommateurs en bénéficient aussi du fait de la concurrence qui incite les entreprises à baisser les prix. L’enrichissement des entrepreneurs contribue ainsi à réduire la pauvreté.

C’est Simon Kuznets, qu’on ne peut soupçonner d’être pro-capitaliste, qui a précisé l’idée du ruissellement. Dans son discours de réception du prix Nobel d’économie en 1971, il expliquait: «La croissance économique d’un pays peut être définie comme étant une hausse sur une longue période de sa capacité d’offrir à sa population une gamme sans cesse élargie de biens économiques. Les fruits de la croissance s’étendent par la suite aux autres secteurs de l’économie». Précédemment, il avait soutenu, et représenté dans sa fameuse courbe en U renversé, que le développement économique engendre plus d’inégalité, avant que l’inégalité diminue à partir d’un certain niveau de développement.

C’est justement ce qui s’est passé à Maurice. Pour reprendre les chiffres que le ministre cite de la Banque mondiale, le coefficient de Gini est passé de 0,36 en 2006 à 0,386 en 2012, puis à 0,365 en 2017 (0 représentant l’égalité totale et 1 l’inégalité extrême). Donc, l’inégalité augmentait quand le pays continuait à se développer assez rapidement, puis elle baissait après une stabilisation du taux de croissance. Sans doute a-t-elle encore reculé grâce au salaire minimum national, mais celui-ci n’aurait pas été possible sans une croissance continue !

Qu’on soit pour ou contre la théorie du ruissellement, tout économiste de bon sens tient à «mettre la croissance économique au service de l’homme». Tous les économistes sont d’accord sur les fins, mais c’est sur les moyens que se portent les divergences. Notre Grand argentier est convaincu de pouvoir y arriver sans se soucier outre mesure de l’endettement public. Au point d’alléguer que «certains veulent créer une psychose» sur la dette publique.

En disant cela, le ministre des Finances a lancé une flèche du Parthe à son prédécesseur, c’est-à-dire le Premier ministre. Si le niveau de la dette du secteur public n’était pas si inquiétant, pourquoi ce dernier a-t-il pris l’engagement de le ramener de 65 % à 60 % du PIB d’ici à juin 2021 ? Et ce faisant, pourquoi puiser Rs 18 milliards des réserves de la Banque de Maurice, au risque pour celle-ci de se retrouver sous-capitalisée ?

Pour se justifier, on compare Maurice avec des pays développés ayant un taux d’endettement public bien plus élevé que le nôtre. Mais qui a dit que ces rois de la dette sont des modèles à suivre ? Nous n’avons pas, loin s’en faut, les mêmes ressources qu’eux.

Mesurons-nous plutôt avec les pays en développement. Selon la Banque mondiale, la dette publique africaine a atteint 55 % du PIB en 2018, contre 36 % en 2013. La dette publique mauricienne étant de 10 points de pourcentage au-dessus de la moyenne africaine, ce n’est pas de la petite bière. C’est même fort de café de dire que nos dettes sont «productives». Autant le projet non rentable du complexe sportif de Côte-d’Or n’a rien de productif, autant les retraités ne produisent pas avec une meilleure pension.

Il faut toujours se méfier d’un endettement qui procède d’une volonté d’investissement pharaonique. D’abord, il diminue la capacité des finances publiques à se reconstituer. Puis, les infrastructures, quand elles ne sont pas de qualité douteuse, ne sont pas en adéquation avec les vrais besoins immédiats de la population. Enfin, des réalisations peuvent causer des troubles, comme le tramway.

Sur une note positive, le ministre Padayachy pense «qu’il n’y a rien de gratuit», et il promet d’être «rigoureux dans les dépenses» et «surtout de maintenir les dépenses à un niveau soutenable». Les théoriciens du ruissellement n’en demandent pas mieux.

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