Gardien de la monnaie

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S’il était revenu à Ramesh Basant Roi de présider un comité de sélection pour le poste de gouverneur de la Banque de Maurice, il aurait eu du mal à trouver le successeur de Yandraduth Googoolye. Les critères de qualification qu’il a établis dans son entretien publié mercredi dernier, bien que tout à fait justes, semblent trop stricts pour une petite île où les compétences de banquier central sont rares. Pour autant, faut-il se résigner à un nivellement par le bas ?

La minuscule population de Maurice ne peut espérer avoir parmi ses fils du sol un Alan Greenspan ou un Raghuram Rajan. Mais elle peut rémunérer le gouverneur de sa Banque centrale plus que le président de la Fed ! On peut lire, sur investopedia.com, que le salaire annuel de ce dernier s’élevait à 203 500 dollars en 2019. Son homologue mauricien, lui, a touché Rs 10,4 millions, soit environ 290 000 dollars, en un an. En termes de «value for money», on aurait pu tout aussi bien recruter Ben Bernanke à la tête de la Banque de Maurice.

Il n’y a aucune raison de mettre en cause les qualifications générales de Harvesh Seegolam. Mais il faut bien admettre qu’une expérience dans la régulation des services financiers non-bancaires n’a pas de rapport avec les arcanes de la réglementation bancaire et de la politique monétaire. On n’a pas de souvenir d’une réalisation remarquable ou d’une publication pertinente du CEO sortant de la Financial Services Commission. Rundheersing Bheenick non plus n’avait pas été du sérail bancaire, mais au moins il avait occupé le portefeuille de directeur du ministère du Plan pendant de longues années et celui de Grand argentier. Tout comme la brillante avocate Christine Lagarde, qui a été ministre de l’Économie et des Finances.

De formation juridique lui aussi, Jerome Powell était néanmoins un banquier d’affaires. Et puis, à l’instar de la présidente de la Banque centrale européenne, l’homme fort de la Fed a pour adjoints des gouverneurs de banque centrale. Ce qui n’est pas le cas du nouveau patron de la Banque de Maurice, qui pourrait se sentir seul devant la frustration des prétendants internes à la haute hiérarchie.

Détenir une licence en économie ne fait pas de quelqu’un un expert de la politique monétaire, tout comme un médecin généraliste n’est pas un spécialiste de la cancérologie. Être le gardien de la monnaie requiert, même à Maurice, une certaine capacité technique qui permet de comprendre ce qui doit être fait et ce qu’il ne faut pas faire. Il ne suffit pas de dire des lieux communs sur la croissance et l’inflation pour montrer qu’on maîtrise les liens, de plus en plus complexes, entre la monnaie et l’économie réelle.

Les nouveaux locataires de la BOM Tower ont du pain sur la planche et devront faire leurs preuves sans passer par un temps d’apprentissage. Car ils héritent d’une institution dont le bilan est fragile. Son capital économique est inadéquat et reste à la merci de facteurs exogènes. Or, l’économie mondiale traverse une période difficile, ne serait-ce qu’en raison des incertitudes créées par le virus Covid-19. Par dessus tout, le mécanisme de transmission monétaire à Maurice est inopérant, une panne due à l’excès de liquidités et aux taux d’intérêt bas.

Le gouverneur de la Banque de Maurice et ses deux adjoints sont choisis par le Premier ministre pour la confiance qu’il a en eux. Ainsi, on peut s’interroger sur le caractère politique de ces nominations et, par répercussion, sur la notion d’indépendance de la Banque centrale. Cette indépendance n’est pas établie par une loi divine inviolable : un gouvernement élu par le peuple peut la retirer quand il le veut. Les politiques de l’institut d’émission sont donc contraintes par la nécessité de protéger son indépendance institutionnelle. Les banquiers centraux peuvent vouloir étendre leur influence, mais ils doivent avoir une compétence politique pour savoir, par exemple, quand il est souhaitable de donner leur avis sur la politique fiscale.

Le métier de banquier central est en grande partie un exercice de relations publiques. Pour le faire correctement, on doit pouvoir gérer les attentes du public, notamment sur la trajectoire future de l’inflation et sur la solvabilité du système bancaire. L’autorité investie du pouvoir de nomination n’attend pas des personnes nommées qu’elles possèdent des connaissances secrètes en économie, mais qu’elles aient de l’influence comme les dirigeants politiques.

Les banques centrales n’ont pas obtenu une indépendance notionnelle parce que leurs maestros sont de mystérieux génies qui ont besoin de la liberté d’exercer leurs talents. C’est plutôt parce qu’on ne peut pas faire confiance aux politiciens pour remplir la fonction technocratique de l’institut d’émission. Mais chez nous, le pouvoir politique tente, par sa mainmise sur le Special Reserve Fund de la Banque de Maurice, de prendre le contrôle de la monnaie sans en être le gardien. Éminemment politique, le travail de banquier central.

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