Le virus de la peur

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Les épidémies partagent certains traits avec le fonctionnement de l’économie. C’est ce que soutient Robert Shiller, prix Nobel d’économie en 2013 et pionnier de l’économie comportementale, une filière qui a pris de l’essor avec trois autres lauréats du prix Nobel, Daniel Kahneman et Vernon Smith en 2002 et Richard Thaler en 2017. Pour eux, les crises économiques sont de nature endogène, résultant de la dynamique d’individus qui s’influencent mutuellement en échangeant des éléments de narration. Lesquels, imitant le rôle des virus dans la propagation d’épidémies, distillent une croyance dans la population au point d’impacter les agrégats économiques comme la croissance.

Ces  éléments  ne  sont  pas  nécessairement  des informations cruciales au succès d’une décision économique. Ils sont comme des mèmes, un conceptintroduit par le biologiste Richard Dawkins pour désigner l’unité de base de la sélection culturelle. Parmi les mèmes les plus virulents en ce moment se trouve la peur du coronavirus de Wuhan.

Le virus de la peur aussi se transmet d’homme à homme. En entendant leur Premier ministre décréter, dès le 2 février, que «cette épidémie aura un impact négatif sur notre économie», les Mauriciens ont dû revoir leurs décisions d’investissement ou de consommation. Certes, au lendemain de cette tonitruante déclaration, le ministre de la Santé a dit vouloir «prévenir contre toute psychose». Mais l’économie du «troisième pays le plus à risque en Afrique» court désormais le risque d’une prophétie auto-réalisatrice, même en l’absence d’un cas confirmé de Covid-19.

Il est vrai que, dans ce genre de situation, la politique parle souvent sous la pression médiatique. La publication quotidienne du nombre de morts donne froid dans le dos. Si le Covid-19 demeure «une très grave menace pour le reste du monde», selon l’Organisation mondiale de la santé, il atténuera sa létalité. On aura peut-être deux mille Chinois décédés du coronavirus, mais sur une population de 1,4 milliard. Rien d’effrayant par rapport aux dix mille personnes qui meurent de la grippe chaque année en France, sur 65 millions d’habitants. De quoi rendre nos acteurs économiques victimes de biais cognitifs.

Les dirigeants politiques sont supposés être plus psychologues que les économistes. Or, ces derniers savent introduire la psychologie dans leur domaine. Il est donc utile, dans ce climat anxiogène, de connaître les théories comportementalistes en économie. S’opposant au vieil postulat néo-classique que l’homo economicus est un être rationnel, parfaitement informé et calculateur, elles affirment que les caractéristiques psychologiques influent largement sur les prises de décision.

l est un fait incontestable que la psychologie humaine joue un rôle dans le comportement économique. Après tout, la science économique depuis ses débuts traite de l’attitude humaine. Mais quel est le mérite de l’économie comportementale ? Elle ne montre pas que les choix des gens sont irrationnels, mais que le modèle néo-classique de la rationalité ne décrit pas le véritable comportement humain.

C’est le cas de l’asymétrie des profits et pertes (les gens ont une aversion pour les pertes) qui ne traduit pas une attitude irrationnelle, mais plutôt la maximisation de la probabilité d’éviter la faillite. Ce comportement ne correspond pas au modèle d’optimisation des profits, mais au modèle de survie. Du point de vue évolutionniste, la survie est bien plus importante que maximiser les profits.

Peut-on dire que l’humanité joue sa survie avec le Covid-19 ? Le penser ne relève pas de l’irrationalité. Mais faut-il que l’État nous le fasse comprendre pour que nous agissions en conséquence ? Là est la question essentielle à laquelle les économistes apportent deux types de réponse.

Pour  les  comportementalistes,  le  gouvernement doit, non pas interdire ou imposer des comportements particuliers, mais pousser les gens gentiment dans la bonne direction. Par exemple, les lois obligeraient les supermarchés à placer les aliments sains à l’avant du magasin. C’est un nouveau paternalisme, différent de la main lourde de l’interventionnisme. Le problème est que ceux qui conçoivent ces politiques ne sont pas mieux informés que les gouvernés.

L’autre approche, qui est meilleure, c’est la praxéologie, l’analyse logique de l’action, chère à Ludwig von Mises. Au contraire de la psychologie qui est concernée par le contenu des fins et des valeurs, les lois de l’économie ont pour a priori que l’individu poursuit des buts et utilise des moyens pour les atteindre. L’action humaine est consciente et intentionnelle.

C’est pourquoi on ne doit pas traiter les personnes comme des objets, des machines qui ne changent jamais d’avis. Les préférences individuelles ne sont pas constantes. Les gens sont davantage guidés par la raison que par des facteurs externes qui agissent sur eux. Infantiliser les opérateurs économiques reviendrait à créer une sinistrose inutile pour Maurice.

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