Chercher sans trouver

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Le discours-programme de 2020-2024 honore les lettres plus que les chiffres. Effectivement avare d’objectifs chiffrés, il a le prologue volontiers lyrique, laissant la prose pour plus tard. Entre les deux, on bafouille, on cafouille.

Le premier cafouillage s’appelle Economic Research and Planning Bureau, encore un(e) bureau(cratie) qui sera rattaché(e) au ministère des Finances. La croissance bureaucratique reprend, allant à l’encontre de la croissance économique. Elle avait reculé d’un pas lorsqu’on avait fusionné le Board of Investment et Enterprise Mauritius pour créer l’Economic Development Board (EDB) dont l’une des principales attributions était de faire de la recherche et de la planification économique.

Un jour, dans une université française, s’adressant à des étudiants intéressés par un doctorat, un professeur d’économie déplora que le problème avec les chercheurs en économie, c’est qu’ils «cherchent mais ne trouvent pas». Il ne s’agit pas ici de s’acharner contre les économistes des facultés, mais de souligner que, s’il n’est pas facile d’innover intellectuellement même dans un univers académique, à l’abri d’influences extérieures, il est encore plus difficile de penser différemment dans un cadre étatique où les impératifs politiques et les intérêts des bureaucrates priment sur la liberté de pensée. Qu’a pu trouver l’EDB comme produit de réflexion économique ?

À quoi servira un Bureau de recherche qui «suit les grands indicateurs et tendances macroéconomiques ainsi que des projections» ? Cette tâche fait double emploi avec l’une des trois fonctions de l’EDB. Le président de l’EDB s’en défend, mais on peut lire sur son site web que «the institution carries out economic research at the macro-economic level», en vue de «formulating macro-economic policies in view of achieving the growth objectives of Government». C’est bonnet blanc, blanc bonnet.

Mais là n’est pas le véritable problème. Ce qui est plus sérieux, c’est qu’on identifie la recherche aux projections macroéconomiques. Il est vrai que cette identification se trouve ancrée dans l’opinion publique, et encore plus dans les esprits des politiciens et des médias. Mais les prévisions ne sont jamais suffisamment précises pour justifier que l’État dirige l’économie comme un ingénieur manipule une machine. 

Partout dans le monde, les ministres des Finances se sentent obligés de devenir l’oracle de l’économie en prédisant de façon déterministe l’évolution de ces abstractions que sont les agrégats statistiques. De telles prédictions font le jeu des charlatans, et elles sont rendues grotesques par des événements, tel le coronavirus, sur lesquels le pouvoir politique n’a aucun contrôle. À Maurice, à force d’avoir annoncé, chaque année, 4 % de croissance pour l’économie sans jamais le réaliser depuis 2015, les autorités ont fini par discréditer l’art de la prévision et, pire, l’analyse économique elle-même.

Le rôle des sciences sociales n’est pas de s’engager dans des prophéties historiques que dénonçait Karl Popper, celles-ci étant des prédictions scientifiques inconditionnelles, comme celle d’une éclipse solaire. Elles ne s’appliquent certainement pas à l’économie qui évolue suivant les changements rapides d’une société d’êtres humains. L’économiste peut formuler des prédictions schématiques et  proposer  des  explications  de  principe,  mais  pas quantifier telle variable. Les relations numériques entre des phénomènes comme le revenu et la consommation ne sont jamais statiques, ce qui laisse dubitatif cette idée qu’une hausse d’un demi-point de la consommation stimulerait d’un point la croissance du PIB. Il convient plutôt de travailler sur des réponses appropriées de politique économique à un large éventail de contingences.

Le  discours-programme  consacre  l’idéologie  où l’État s’affirme comme le guide suprême de la Nation, et non comme son mandataire, accentuant son dirigisme régalien d’une large rasade de dépenses publiques. Il importe sans doute que les interventions gouvernementales dans l’économie reposent sur la recherche plutôt que sur l’ignorance. Malheureusement, cette approche est impraticable.  Car  elle  suppose  que  les  informations pertinentes sur les goûts et les comportements des gens et sur les techniques de production restent constantes dans le temps ou changent de manière prévisible. Ce qui n’est jamais le cas, sinon très rarement. De toute façon, personne ne peut connaître et centraliser tous les faits singuliers, non réductibles sous une forme statistique, pour allouer les ressources de manière optimale. Seul le marché comme processus de découverte, via les signaux des prix, transmet efficacement ces informations aux multiples acteurs économiques.

Et puis, il n’y a pas de dépenses sans revenus. Celui qui va les chercher, s’il ne les trouve pas, apparaîtra en Cronos, le dieu dément dévorant ses enfants (par l’endettement public), ou en Oedipe, l’assassin tragique de son propre père. Celui du miracle économique.

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