L’économie de François: Un nouveau paradigme

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On l’a accueilli conme une star. Avec son air de gentil bonhomme, qui mieux que lui pourrait apporter aux Mauriciens un «feel-good factor» ? Ou mettre Maurice «in the spotlight» ?!

Sauf que l’homme, lui, sait que sa mission ne s’arrête pas à cette diplomatie de surface. Au-delà des discours sur les valeurs, l’intégrité, la corruption, le pape François mène aussi un combat personnel sur le front de... l’économie.

«L’économie de François» s’inscrit dans un nouveau paradigme. Nouveau dans le sens où il fait voler en éclats le sens du terme. Dans le sens populaire actuel, parler d’économie conduit à évoquer la recherche de réussite matérielle, de frugalité. François, lui, veut rendre à l’économie son sens premier : organiser sobrement la vie matérielle sur terre, tirer meilleur parti des ressources rares au bénéfice de la communauté, du pays, de l’humanité. Le terme Économie ici revient à sa source originelle qui traduisait le besoin d’«économiser» : d’être prudent, prévoyant, parcimonieux.

Aussi, quand il parle de «relancer l’économie», ce n’est pas du tout en écho au culte de la croissance actuel, croissance «qui ne profite pas à tout le monde», comme il l’a dit à la State House. Il plaide plutôt pour réinventer un système «qui fait vivre et ne tue pas, qui inclut et n’exclut pas, qui humanise et ne déshumanise pas, qui prend soin de la création et qui ne la pollue pas».

Ce nouveau paradigme, il en a donné les prémisses dans son encyclique «Laudato Si» publiée en 2015. Un plaidoyer pour une réforme du système construite sur les avertissements de la science en matière d’environnement et du climat. Ce qui l’oppose aux évangélistes créationnistes américains qui prennent la Bible à la lettre. Quitte à enrager les catholiques conservateurs américains qui lui préféraient Benoit XVI.

Le combat pour l’économie s’inscrit dans la suite logique de «Laudato Si». Car le pape François prend une approche systémique; il estime que tout est lié. Ainsi, pense-t-il qu’on ne peut pas régler les problèmes climatiques en les laissant aux seuls experts du climat. L’environnement aux seuls experts de la biologie, la géologie, l’agronomie. Il faut y intégrer les experts des sciences sociales. L’économie est avant tout une science sociale. Sauver l’environnement demande de changer nos habitudes de consommation, mais aussi le mode de pensée de la finance, du marketing... il n’hésite pas à remettre en cause les structures du pouvoir dans nos sociétés.

L’encyclique a frappé les esprits, mais ce texte à lui seul n’est que le prélude à l’action. Le pape François s’engage dans une optique de bousculer les pouvoirs établis. De véhiculer son approche systémique. Aussi, sa préoccupation pour l’environnement l’incite à inviter au Vatican les ministres des.. Finances. C’est eux d’abord qui doivent changer ! Le pape François va aussi rencontrer les patrons des compagnies pétrolières pour les exhorter à garder le pétrole dans les sols. Dans ses communications régulières, on sait qu’il parle aux économistes Jeffrey Sachs, Joseph Stiglitz, Robert Johnson.

Dans sa vision, les jeunes entrepreneurs et les académiciens doivent être des moteurs du changement. Alors, il les convoque à Assises le 26 mars 2020 à un forum sur l’économie. Un évènement dont on ne sait pas comment il évoluera, mais qui a le potentiel de maintenir une influence durable sur la nouvelle génération en quête de sens.
On le dit à gauche, radical ! Il assume. Marxiste ? Non. Pas après le long combat de l’Église contre l’athéisme des communistes. D’ailleurs, il ne s’oppose pas à la propriété privée. Ce qui ne l’empêche de se méfier des marchés trop libres. On lui prête l’idée que la seule magie de la main dite «invisible» de ces marchés ne serait pas d’aboutir à un usage optimal des ressources mais à des inégalités dangereuses.

Ici à Maurice, le tigre, le pays riche de l’océan Indien, c’est aussi cette vision de l’économie que le pape est venu proposer. Pour communiquer sans bousculer, le pape choisit un itinéraire chargé de symbole. Sa première étape a été le Mozambique. Un pays désormais tristement célèbre pour avoir abrité la première ville ravagée par une catastrophe climatique. Tout aussi célèbre pour son bassin de gaz naturel, cible de l’avidité du monde. Un gaz et des dollars dont les réfugiés climatiques qui en sont les propriétaires naturels pourraient ne jamais voir la couleur; tant, dans un pays surendetté, le «trickle down effect» de redistribution est un leurre.

François veut que son message traverse les frontières. Qu’il soit relayé au Mozambique, à Madagascar, à Maurice. Qu’on en parle dans les cités ouvrières comme dans les morcellements de luxe. Dans les chapelles, dans les sermons, dans ces grands-messes où les catholiques, ouvriers comme patrons, viennent chercher la bénédiction de leur mission de vie.

En s’engageant personnellement sur le terrain de l’économie, le pape pose les bases pour que, quand le patron invite le prêtre à un déjeuner privé, le thème de la conversation bouscule les choix trop évidents, pour que l’univers de possibilités du patron mais aussi de conseil d’administration s’ouvre à ce qui n’était autrefois pas envisageable. Pour que, dans les quartiers, la solidarité s’organise, le recyclage et les pesticides deviennent l’affaire de tous, que les luttes sociales se dotent de structures appropriées.

C’est à cela qu’on verra ici, à Maurice, les «retombées» de la visite du pape. Pas sûr que l’establishment local l’ait saisi.

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