Travail et compassion

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Nous vivons dans un pays de réactifs. Il faut qu’il nous arrive des emmerdes pour que nous pensions à leur trouver des solutions. Sinon, on s’en fout. Tant que ça passe, pourquoi se prendre la tête ? Il faut, par exemple, qu’une embrouille se produise, qu’une personne se tue accidentellement ou qu’une autre se blesse pour voir les autorités, l’employeur ou toute autre entité responsable de l’affaire s’amener et affirmer, la main sur le cœur et la bouche en cul-de-poule :«On va augmenter les règles de sécurité» ou la fameuse phrase passe-partout : «Une enquête sera initiée». La belle jambe que cela fait à la victime. Surtout si elle ne respire plus. Pourtant, c’est comme ça qu’on travaille dans notre pays, surtout dans les chantiers à ciel ouvert.

Il y a un peu plus de deux semaines, un ouvrier chinois a trouvé la mort sur le chantier de Côte-d’Or. Décès accidentel, sur son lieu de travail. Le troisième en neuf mois sur ce site. Pourtant, nos lois, surtout celles régissant le monde du travail et de l’emploi, sont apparemment assez musclées pour couvrir les employés et les conditions dans lesquelles ils bossent. Les fatalistes diront que des accidents sur des lieux de travail ont, de tout temps, eu lieu. Certes. Mais, de nos jours, dans le monde civilisé, les conditions et les codes régissant l’emploi sont réactualisés en permanence, afin qu’il y ait, par exemple, le minimum de disparité entre le facteur humain, la mécanique et la technologie de pointe dans la sphère professionnelle. L’employeur doit s’assurer que l’ouvrier conserve son intégrité physique et morale.

Mais, à Maurice, tout porte à croire qu’il y a des lacunes dans nos lois du travail. Certains règlements désuets ne sont plus adaptés aux réalités quotidiennes. D’autres sont allégrement bafoués et contournés. D’autres, encore, n’existent tout simplement pas. Par exemple, il y a actuellement des milliers de travailleurs étrangers dans le pays. Chinois et Bangladais et Indiens, entre autres. S’est-on assuré que l’inspection du travail ait suffisamment d’interprètes qui parlent la langue maternelle de l’ouvrier? Si le travailleur n’arrive pas à se faire comprendre de son employeur ou des autorités, comment fera-t-il pour faire passer son message ? Comment fera-t-il pour dire ses craintes et ses peurs ?

Il faut être naïf, ou propagandiste, pour croire (et faire croire) que les conditions de vie et de travail sont ultra bonnes pour les ouvriers étrangers sur nos chantiers ou dans nos usines, actuellement. La presse rapporte régulièrement des manquements aux règles de sécurité et d’hygiène, des peurs exprimés par quelques travailleurs courageux, des conditions d’hébergement ou d’alimentation indignes de notre république, des cas d’arnaque sur les salaires, d’horaires de travail non respectés, d’ouvriers déportés arbitrairement, et tant d’autres encore. Qu’attend-on pour y remédier ?

Nos gouvernants s’enorgueillissent chaque jour que le pays soit devenu un vaste chantier. Certes, nul ne peut arrêter le progrès, et, comme on le sait, on ne peut faire d’omelette sans casser des œufs. Mais, il y a quand même une chose avec laquelle on ne doit pas plaisanter: la vie humaine. Ces travailleurs étrangers qui apportent leur pierre à l’édification de Maurice ne sont pas des esclaves. Ce ne sont pas des sous-hommes. Ils ont laissé leurs familles au pays dans l’espoir d’un avenir meilleur ici, pour assurer le futur de leurs enfants. Cela ne nous dit rien, à nous, peuple d’immigrés, peuple de déracinés dont les ancêtres sont venus des quatre coins du monde ?

Cessons de nous faire complice des exploitations et autres exactions que subissent bon nombre de travailleurs étrangers sur notre sol. Aurions-nous voulu que nos compatriotes soient traités comme des moins que rien dans des pays étrangers ? Où se trouve notre compassion ? Où est passée notre capacité d’indignation? Déjà que notre jeunesse refuse de travailler dans certains secteurs. Déjà que la seule ressource naturelle que nous possédons dans ce pays, notre population, s’appauvrisse (dans tous les sens du terme) de plus en plus rapidement – fuite de cerveaux, jeunesse de moins en moins intellectuellement impliquée dans l’éducation académique et la formation professionnelle, perte régulière du pouvoir d’achat, pauvreté galopante, fléaux qui gangrènent la société, et autres joyeusetés du même acabit.

Alors, arrêtons le massacre. Sinon, nous allons avoir plus de sang sur nos mains. Ce n’est pas parce qu’il y a des délais à respecter et des échéances politiques à surveiller qu’il faut brûler des étapes de sécurité et surexploiter de pauvres ouvriers qui n’ont, au final, personne pour les défendre. Ressaisissons-nous. 

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