Entre l’imposte et les urnes

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Pravind Jugnauth ne pouvait pas rater cet exercice, le dernier de la présente législature. Le Budget 2019-20, ses techniciens l’ont minutieusement préparé sous son arbitrage pour, d’une part, répondre à sa vision économique et, d’autre part, assurer le moment venu son retour au bâtiment du Trésor, légitimant ainsi son poste premier ministériel. Réussira-t-il dans cette mission ? Disons qu’il a réussi l’essentiel : équilibrer son Budget, assurer la continuité économique et poursuivre sa philosophie budgétaire, celle de placer l’humain au centre de ses priorités.

Et ce, en apportant parallèlement des mesures ponctuelles pour donner un bol d’air aux principaux secteurs économiques visiblement en crise. On saura dans le temps si ce sont plutôt des mesurettes, voire des remèdes «Panadol», pour répondre aux problématiques auxquelles sont confrontés des piliers économiques comme le textile, le sucre ou encore le tourisme, porteurs de la croissance.

Il fallait certes s’y attendre. À la veille d’une échéance électorale, Pravind Jugnauth a voulu jouer «safe», se montrant tactiquement prudent pour éviter de mécontenter les différentes composantes de la société. Et ce, en s’engageant à plaire au maximum : fonctionnaires, travailleurs, bénéficiaires de la pension de vieillesse, agriculteurs, éleveurs et autres…

Une démarche somme toute compréhensible. Le locataire du bâtiment du Trésor a les yeux rivés sur l’échéance de décembre et toute la réflexion qui l’anime aujourd’hui et demain pointe forcément vers ce terme. Tout responsable politique en pareille posture aurait probablement souscrit à cette même logique.

Du coup, le Budget 2019-20 n’apporte rien en termes d’innovation et de réflexion stratégique en faveur d’une nouvelle architecture économique susceptible de naviguer dans une conjoncture mondiale inquiétante, où la géopolitique prend les devants. Face aux grands enjeux économiques qui dépassent les rives mauriciennes, à l’instar de la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, la fin du libéralisme et le retour de l’autocratie en Europe et ailleurs ou encore l’émergence d’un nouveau cycle économique à l’échelle mondiale, ce dernier Budget ne prépare nullement à ces nouveaux défis planétaires. Au contraire, on a eu droit à un exercice qui manque d’audace et d’ambition pour passer au statut d’un pays à revenu élevé.

Il n’est pas étonnant d’ailleurs que tous les cabinets d’experts-comptables qui ont épluché ces mesures, tard lundi soir, n’aient trouvé rien qu’un «shower of social measures» (dixit PwC) à l’approche des élections et soient déçus, au dire du Senior Country Partner, Anthony Leung Shing, que «Government, yet again, is using the surplus revenues (up to 7.5%) arising from the fiscal buoyancy to finance populist measures», ajoutant dans la foulée que «better fiscal discipline would have helped contain the recurrent budget deficit». KPMG note, de son côté, que «this budget has certainly lived up to its expectations in terms of a pre-election exercise» et «scores high on the social acceptability».

Si Pravind Jugnauth ne s’est pas livré à un exercice d’équilibriste pour jongler avec les chiffres et réussir son «balancing act», il le doit essentiellement à ses revenus fiscaux. Qui dépasseront la barre des Rs 100 milliards au terme de l’année fiscale 2019-20, alors que les recettes de la TVA uniquement représenteront pour la même période plus de 57 % de la totalité des revenus de l’État, estimés à Rs 114, 8 milliards. En fait, toute la philosophie budgétaire de Pravind Jugnauth prônée ces trois dernières années visant à combattre les inégalités sociales répond à une logique économique, voire politique. Soit de réduire l’écart entre les économiquement vulnérables et ceux relativement aisés.

En augmentant le pouvoir d’achat des seniors du pays (hausse de la pension de vieillesse), des travailleurs (salaire minimum, impôt négatif et gratuité de l’enseignement supérieur) et de la classe moyenne (allègement fiscal), le Premier ministre a libéré des dizaines de milliers de consommateurs. Avec, à la clé, des milliards de roupies de TVA engrangées dans les caisses de l’État. D’ailleurs, l’alliance Lepep s’appuie sur la consommation comme un vecteur de croissance qui, comme les années précédentes, sera encore tirée par des investissements publics alors que ceux du privé se réduisent comme une peau de chagrin.

Et la dette publique ? Face aux risques d’une mauvaise note des agences internationales, techniciens du ministère et «spin doctors» ont trouvé le subterfuge : puiser Rs 18 Mds des réserves de la BoM afin de la ramener à 60 % du PIB en juin 2021. Un exercice comptable vivement contesté aujourd’hui par les experts-comptables et la classe politique mais qui enlève néanmoins une grosse épine du pied de Pravind Jugnauth, sachant bien que la dette publique est une thématique préférée dans une campagne électorale.

À six mois des élections générales, Pravind Jugnauth saura-t-il faire perdurer les effets sociaux de son Budget pour faire pencher l’opinion en sa faveur ? En s’appuyant en plus sur le «feel good factor» des Jeux des Iles, de la visite papale et du lancement du Metro Express et de nouvelles infrastructures routières. Difficile pronostic alors même que le leader de l’alliance Lepep est appelé à jouer son va-tout.

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