Dépendance

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L’explosion de colère sur les réseaux sociaux n’a d’égale que l’impact que cette dernière hausse du prix de l’essence a eu sur le porte-monnaie des Mauriciens.

La colère, légitime, est adressée au gouvernement, accusé de repasser aux consommateurs la facture de ses erreurs de gestion. Et puisque le transport est un composant du prix de tous les produits, la crainte est que toute erreur mène à une spirale inflationniste. Une érosion généralisée du pouvoir d’achat.

Du coup, les Mauriciens réclament à cor et à cri que le gouvernement intervienne. Qu’il fasse baisser le prix à la pompe, quand bien même le prix à l’international a grimpé à 71,50 dollars le baril, contre 42,50 dollars il y a un an. En limitant les taxes qui s’ajoutent au prix du baril.

Utile, très probablement, dans le court terme, cette solution permettrait de tempérer les pressions inflationnistes. En revanche, elle ne résout en rien le problème de fond qui mène à ce que chaque augmentation du prix de l’essence entraîne des risques d’explosion sociale : celui de la dépendance énergétique.

Notre modèle énergétique pour le transport est construit à 100 % sur les énergies fossiles importées. Donc, nous dépendons de ces énergies. Si le pétrole était de l’eau, tout se passerait comme si nous n’avions de l’eau chez nous en branchant un tuyau sur le robinet du voisin, qui nous repasserait la facture. Ce qui ferait du voisin le maître absolu de notre approvisionnement en eau.

Jusqu’à présent nous avons eu de bons voisins/ fournisseurs. Jamais le pays n’a connu de fournisseur qui, par malveillance, aurait coupé le robinet. Nous n’avons eu que des fournisseurs capricieux qui ont dicté les prix selon leurs agendas personnels. Un conflit au Moyen Orient. Et hop, le baril monte à 120 dollars. Le calme revient pour quelque temps en Syrie, revoilà le pétrole à 40 dollars. Ces scénarios sont appelés à se reproduire. Si bien que même si la Banque mondiale place le prix du pétrole à 70 dollars à l’horizon 2030 (une tentative de prix à long terme), le prix pourrait connaître des variations de court terme très brutales.

Plus durablement, le prix du pétrole pourrait connaître des variations atypiques car le pétrole n’est pas un produit comme un autre. Il est un produit rare. Un produit qui alimente un mode de vie excessif dans les monarchies pétrolières qui en bénéficient. Or, ces monarchies pétrolières ont beaucoup de mal en ce moment à imaginer leur avenir post-pétrole. Elles ont laissé courir des déficits budgétaires. La répartition des richesses y est inégale et les problèmes sociaux fourmillent.

Ce qui fait dire à l’éditorialiste Liam Denning de Bloomberg que : «this inherent fragility around a large part of global oil supply raises the risk of a supply shock down the road, which could send prices higher again, just as in the 1970s and at several points over the past decade». Nous avons donc notre tuyau branché sur le robinet d’un voisin de plus en plus dysfonctionnel et imprévisible. Telle est notre réalité.

Que faisons-nous pour la gérer ?

Nous construisons des routes... Nous mettons sur ces routes plus de 10 000 voitures neuves, si bien que les plaques ne sont pas assez grandes... Nous gaspillons de l’essence chère à alimenter des moteurs qui tournent à vide dans des embouteillages. Nous nous plaignons que la classe moyenne perd de son pouvoir d’achat tout en continuant de trouver normal que cette classe moyenne vive dans un état de dépendance de voisins capricieux et eux-mêmes mauvais gestionnaires.

S’il faut voir plus loin, on peut se poser une question : est-il raisonnable de demander au gouvernement qu’il maintienne un prix à la pompe dans la fourchette actuelle, voire plus bas ? Est-il normal de faire croire aux Mauriciens qu’ils achèteront autant de voitures qu’ils le veulent, que les routes seront toujours libres de péage, les parkings abondants et gratuits et qu’ils seront exonérés du drame des transports en commun ? Lesquels transports en commun étant plombés par une promesse de quasi-gratuité qui a eu pour effet de niveler par le bas la qualité du service.

«Les modes de vie changent, pas les mentalités», disait le scientifique Joël de Rosnay en prenant congé du gouvernement mauricien en 2015. La crise de l’essence est le reflet d’une crise systémique plus profonde. Les Mauriciens n’y sont, à l’évidence, absolument pas préparés. Cette crise, si elle doit être gérée, demandera d’être abordée avec le regard des scientifiques, des économistes, des chefs d’entreprise, des sociologues, des urbanistes, des partenaires sociaux.

 Si nous continuons de poser sur ce problème un regard étriqué de fiscalistes, nous aurons, au final, des solutions de fiscalistes : des taxes et peu de solutions.

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