Sof soleil

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Dan l’été, soleil sof nou ; dan l’hiver, nou sof soleil. L’expression sof soleil évoque cette scène qu’on voyait souvent autrefois, celle d’une vieille grand-mère accroupie à même le sol dans un coin de la cour, prenant un bain de soleil qui durait 15 à 30 minutes. 

Si les plus agés aimaient et savaient s’asseoir sur leurs jambes, ce n’était pas toujours le cas pour les générations d’après. Ainsi, dans les maisons, il y avait des bancs en bois qu’on gardait dans la cuisine et qu’on utilisait pour s’asseoir. Dans chaque famille, il y a un set de bancs en bois, comme aujourd’hui pour les sofas, constitué d’un grand banc sur lequel jusqu’à 3 personnes pouvaient s’asseoir en même temps et 3 petits bancs qu’on utilisait pour diverses fonctions.

Une de ces fonctions était justement d’aller s’asseoir à l’extérieur pour se chauffer au soleil. Souvent on entendait quelqu’un dire, «pé fer bon soley déor-la, less mo asizé enn timama mo sof soley enn tigit». Certaines personnes savaient à l’avance l’endroit exact dans la cour où les rayons du soleil tomberaient et organisaient leurs activités en fonction de cela. «Taler mo pou dibout enn tigit déor, ver dizer pou gagn bon soley kot sa miray-la.»

Pour les mères de famille qui avaient toujours des travaux domestiques à faire, il était hors de question de lézarder. Aussi le temps qu’elles passaient au soleil, elles essayaient souvent de l’utiliser pour faire avancer certaines tâches comme trier le riz. En ce temps, le riz qu’on achetait à la boutique du coin arrivait en balle avec des impuretés et on devait absolument les trier en suivant un schéma transmis de mères en filles à travers plusieurs générations.

Utilisant un gobelet en aluminium comme mesure, on plaçait un peu de riz dans un panier très plat ou dans un large conteneur en aluminium en forme de couvercle qu’on appelait cheni et on vannait ce riz en le projetant en l’air d’un geste habile pour séparer la paille et les écorches qui étaient emportés par le vent, de manière à retenir le bon grain. Ensuite il fallait s’asseoir au soleil pour trier ce riz afin d’enlever «latet diriz», ces graines de riz cassées et noircies, pas propres à la consommation, qu’on collectait pour donner à manger aux poules picorant aux alentours en les appelant : «Kit kit kit kit...»

Dans les familles élargies, toutes les femmes, incluant belle-mère, belles-filles, tantes et jeunes filles, s’asseyaient ensemble pour trier le riz, ce qui offrait ainsi l’occasion de partager un peu ses petits soucis personnels ou familiaux. Dans d’autres lieux, c’était la voisine qui se pointait en portant son «cheni diri» et son banc en criant, «kot ou?», avant d’ajouter «less mo ssiz enn tigit divan ou laport mo triy inpé diri létan pé fer bon soley la». 

En ce temps, il nous arrivait, en marchant dans certaines rues de Port-Louis, de voir des gens assis sur les grands perrons en pierre devant leurs maisons construites en bord de rue, conversant avec leur voisin d’à côté ou celui de la maison de l’autre côté de la rue. Pour beaucoup de ces femmes au foyer, s’asseoir au soleil était l’occasion d’une pause dans la pression exténuante de leur vie domestique et des tâches ménagères, elles se forgeaient des liens de copinage et de solidarité entre elles en ouvrant leur cœur et parlant des choses et d’autres.

«Yer ti gagn fim indien, ti bien zoli. Mo’nn asizé mo’nn gété ziska fini.» Ou alors, «ou’nn tandé ki’nn ariv madam Intel so tifi? Less mo rakont ou.»

Ces moments devenaient souvent des rendez-vous quotidiens entre femmes du voisinage, qui se rejoignaient pour trier non seulement le riz, mais également les feuilles de brède mouroum, les grains secs, ou pour éplucher «les haricots pales», les petits pois ou les tiges de voême, tout en profitant d’un moment à elles «pou get inpé» les passants et se tenir au courant des commérages du quartier. «Sanla, sensé li pa ti kit so madam so zanfan pou li al travay déor? Dépi dé trwa zour mo pé trouv li pass pasé, paret li’nn révini pou de bon alor.»

Quant aux hommes, ils profitaient eux aussi du soleil lorsqu’ils se coupaient les ongles ou lisaient le journal, ou lorsqu’ils s’attelaient à des activités de bricolage comme réparer leur bicyclette, fabriquer un réchaud de charbon ou démonter et remonter leur radio à pile. Dans de nombreuses maisons, il y avait un fauteuil à voile qu’on pouvait facilement déplacer et mettre au soleil pour s’allonger dessus et somnoler un moment. Sinon, ils pouvaient toujours aller jusqu’au coin de la rue ou sous la boutique pour rencontrer les autres hommes du quartier et bavarder un moment en parlant de foot et de politique. De retour à la maison, ils s’entendaient dire, «to pa ti fek la, kot to’nn alé pa koné ki vites?» et ils répondaient, «mo ti lamem la, mo’nn al dibout enn tigit kot lakrwazé».

Les parents insistaient aussi pour que les enfants, surtout les filles qui avaient de longs cheveux, passent un petit moment au soleil après leur bain. «To fek baigné, al dibout enn tigit dan soley ziska to sévé sek.»

C’était souvent en hiver lorsqu’il fait froid que l’on voyait les gens se réchauffer au soleil. Certains voient en cela un héritage de notre côté reptilien. Certains reptiles ont un besoin de lézarder au soleil, non pas par envie de farniente mais pour une question de survie. Leur corps a du mal à garder la chaleur, le froid l’engourdit rendant les mouvements difficiles, aussi il ressent le besoin de s’étendre sur un rocher au soleil pour ramener son corps à une température appropriée.

Certains scientifiques associent toutefois cette pratique au temps où des hommes des cavernes commençaient à habiter des grottes pour leur sécurité, réduisant toutefois leur exposition à la lumière du soleil qui produit de la vitamine D nécessaire pour la santé des os et la reproduction. C’est pour cela que nous ressentons le besoin, lorsqu’il fait froid, de nous asseoir au soleil. 

Lorsqu’on travaille dans un bureau, on n’est malheureusement pas exposé au soleil, autour de nous il y a des murs froids. Aussi, il est souvent coutume dans beaucoup de compagnies de prendre quelques minutes au cours de la journée pour se mettre au soleil, certains en allant fumer un coup, d’autres pour aller faire un tour chez le marchand de rôti du coin. Il est également courant dans les écoles de laisser les enfants sortir un moment lors du break de 10 heures, autrefois pour aller prendre le lait qu’on distribuait gratuitement dans les écoles, ou pour aller manger leur pain. Dans le hôpitaux également, certains patients ont la possibilité de quitter leur lit pour aller se mettre au soleil pour faire le plein de vitamines D et d’énergie.

Les grandes maisons et constructions d’autrefois étaient construites avec un grand espace ouvert au milieu qui était exposé au soleil. C’est là que se tenaient diverses activités réunissant les habitants, incluant des sessions de prières, de séances yoga, dont le Surya Namaskar qui signifie salutation au soleil, et aussi des jeux, levée de drapeau et autres célébrations à dimensions sociales. 

Dans d’autres maisons, il y avait des vérandas où les membres de la famille passaient une bonne partie de leur temps, bercés par les rayons du soleil du matin ou du début d’après-midi. Il y avait des chaises en osier dans les vérandas où l’on s’asseyait pour lire le journal ou un livre ou pour écouter la radio, ou pour jouer à des parties de domino et de carrom les dimanches après-midi. Lorsque le soleil s’éloignait de l’endroit où on était assis, on se levait pour aller s’asseoir à une autre place pour profiter encore un peu de cette douce chaleur au soleil qui réveillait en nous la nonchalance et l’indolence qui contribuaient à notre paix intérieure. On se sentait bien au soleil, nous étions heureux et nous voulions toujours rester au soleil plus longtemps.

L’ère de la technologie numérique dans laquelle nous vivons a tendance à nous isoler et nous enfermer, engendrant déprimes et dépression. Laisser de côté son téléphone et s’asseoir un moment au soleil afin de profiter de la chaleur que la nature vous accorde en abondance peut être une bonne cure de désintoxication pour améliorer notre humeur et trouver notre place au soleil. Parce que, comme on avait autrefois coutume à le dire, soleil lev pou tou dimounn.

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