Le devoir de savoir

Avec le soutien de

La presse, avec raison, hurle haut et fort quand sa liberté est violée, souvent par les pouvoirs publics. Ce qui a souvent sauvé la presse mauricienne, c’est le soutien populaire. S’en prendre à des journalistes est en effet politiquement suicidaire. Nous l’avons vu en avril 1984, quand le pouvoir voulait faire voter la grotesque Newspaper and Peridocal Act ; et,plus récemment, dans la cause à effets du hashtag #FightForTruth dans le Yerrigadoogate (cité dans le dernier rapport de Reporters sans frontières, la semaine dernière) ; et finalement dans l’impossibilité de la police et du pouvoir à mener à terme leurs ignobles et honteuses intentions contre les journalistes qui avaient fait chuter l’Attorney General.

La population, dans sa quasitotalité, a compris le rôle et l’importance des médias dans une démocratie et s’est toujours montrée prête à défendre la liberté d’expression et de la presse quand il le fallait. Mais l’emprisonnement (à l’opposé de la liberté) de la presse peut aussi se jouer sur un autre terrain : celui de l’argent. C’est une manière plutôt simpliste d’aborder le sujet, mais c’est présenter un démon sous son vrai visage. À qui profite le journal que vous achetez et vos clics sur les sites d’information ? Qui en sont les actionnaires ? Avez-vous le droit de le savoir ?*

Dans l’idéal, un journal ne devrait – sans aucune considération financière – que servir l’intérêt public dans un processus démocratique. Cet idéal est irréalisable (même si des médias crowdfunded essaient de voir le jour, voir hors-texte). La vérité, c’est qu’un journal et un site d’information comportent une multitude de coûts, dont le salaire des journalistes. En voulant surmonter cette difficulté, les journaux ont rentabilisé le produit, entre-autres grâce à la pub, mais pas que. Aujourd’hui, les entreprises de presse ressemblent à toute autre entreprise et répondent à cette formule : fx(v-cdp = pda) où v = ventes, cdp = coûts de production et pda = profits distribués à l’actionnaire.

Le profit n’est pas, en soi, le démon. C’est sa corrélation (ou son opposition) avec l’idéal du journal qui l’est. Le profit – et donc la structure actionnariale et les intérêts de ceux qui détiennent les capitaux – peutil un jour être en conflit avec l’intérêt public qu’est censé desservir prioritairement le journal ? Un journal, puisque son statut d’entreprise l’oblige à toujours agir dans l’intérêt de ses actionnaires, peut-il toujours résister à la corruption institutionnalisée, l’économie d’influence, la dépendance conflictuelle et le clientélisme politique ? En somme, un journal est-il toujours indépendant de ses actionnaires ? La réponse la plus courante est«non, il ne peut pas», du moins «pas toujours». Mais certaines structures actionnariales, plus que d’autres, sont enclines à nourrir, faire grandir et se laisser volontairement et cupidement dominer par le démon.

Nous ne nous vanterons pas ici de la structure de La Sentinelle Ltd, propriétaire du titre l’express. Nous n’accuserons aucun confrère – le mot le plus vrai et le plus juste ici, c’est «concurrent» – pour sa structure. Provoquer une guerre des médias le jour même où l’on devrait se battre ensemble pour notre liberté n’est pas dans notre intention. Nous ne publions que les faits. Médias mauriciens: qui possède quoi ? est une infographie que nous vous proposons à la base de recherches au bureau du Registrar of Companies.** Les conclusions, c’est à vous de les trouver. Bonne investigation !

* Savoir est dans ce cas plus qu’un droit, c’est un devoir.

 ** L’étude dépend de l’exactitude des données soumises au Registrar par les compagnies citées.

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