Karo kann

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Dans les livres de géographie à l’école, on nous apprenait que la canne à sucre était le produit le plus cultivé à Maurice. En ce temps-là, partout dans le pays, il y avait d’immenses champs de canne à perte de vue, et la vie était réglée autour des activités sucrières qui faisaient vivre de nombreuses familles. Dans la plupart des maisons, il n’y avait pas encore d’horloge, on organisait sa journée en tenant compte de komié fwa moulin inn souflé.

L’île vivait au rythme de la culture de la canne et le parfum de celle-ci recouvrait le pays tout entier, subtil et discret, le parfum de notre enfance. Pour les enfants justement, les champs de canne étaient un terrain de jeu où l’on jouait à kouk kashiet lorsque les coupeurs avaient terminé leur journée. De même, pendant la période d’entrecoupe, les champs devenaient des terrains vagues où les enfants pouvaient zwé kanet. Les adultes aussi se laissaient aller à des parties de pétanque. Parfois il y avait des compétitions de cerfs-volants, le roi des airs, et toute la famille passait un bon moment dans les champs.

Puis arrivait la saison de la récolte, qu’on appelait sézon lakoup, le décor changeait comme au théâtre, les champs voyaient l’apparition des coupeurs de canne. On s’adaptait alors à un autre rythme de vie. À 3 heures du matin, on pouvait déjà voir les silhouettes des coupeurs de canne longer silencieusement la route menant vers les propriétés. Ils portaient tous des bottes aux pieds et de grands chapeaux de paille sur la tête, et tenaient leur serpe à la main. Le camion de l’usine passait les récupérer chez eux bien avant le lever du jour et ils se mettaient à la tâche le plus tôt possible afin de ne pas être exténués par la chaleur lorsque le soleil serait haut dans le ciel.

Bien avant la récolte, la culture de la canne commençait par la sélection des boutures, ces tiges de canne d’une longueur de 30 cm environ avec trois ou quatre noeuds qu’on plaçait dans des tranchées et recouvrait de terre. Pour les planter, il fallait les placer horizontalement car c’est au niveau de ces noeuds qu’apparaissaient les pousses de canne à sucre. C’était important d’arroser au préalable les tranchées, de fertiliser la terre et d’éliminer les mauvaises herbes afin d’aider les tiges à pousser et se gorger de sucre. La plantation se faisait dans des champs symétriques, les karo kann qui, vue de haut, changeaient de couleurs à mesure que les cannes sortaient de terre, grandissaient et avaient des fleurs. Lorsque la canne arrivait à maturité, elle avait la forme d’un long roseau de 3 à 5 m de haut avec une touffe verte en forme de couronne. La tige de canne était composée d’une succession de noeuds de plusieurs étages de couleur jaune, verte ou rouge selon la variété et qui devenaient rouges au soleil. En période de floraison, la canne est en plus ornée d’un plumeau blanc qu’on voyait osciller au gré du vent, telles des vagues blanches sur l’océan, lorsqu’on passait près des champs.

Et puis arrivait la saison de la coupe. Pour les gens affectés aux établissements sucriers, la journée commençait bien avant le lever du jour. Dans une grosse majorité des maisons, le papa qui travaillait soit comme laboureur dans les champs, soit comme coupeur de canne ou chauffeur de camion, devait aller se coucher au plus tard à 21 heures pour pouvoir se réveiller à 3 heures du matin. Les enfants n’avaient pas le droit de faire de bruit et étaient obligés de se parler en chuchotant. Pas question de faire la fête jusqu’à tard le soir non plus, quand on allait à des fêtes d’anniversaire, il fallait toujours rentrer bien avant la fin de celles-ci.

Le matin lorsque les premiers rayons du soleil commençaient à s’infiltrer entre les cannes, on pouvait entendre au loin les coups de serpe et le bruissement de la paille en train d’être coupée et qui tombait au sol. Une rangée de coupeurs progressait lentement dans le champ, d’un coup sec, ils coupaient la paille de la canne avant de sectionner la tige et la laisser tomber en un tas sur le côté, en rangées ordonnées. Le tout était effectué par des gestes précis et rapides.

Parfois, fatigués, les coupeurs de canne s’arrêtaient un moment pour boire une gorgée de thé qu’ils déversaient du thermos qu’ils avaient pris soin d’emmener de chez eux en quittant la maison. À 11 heures, ils s’asseyaient pour manger. Ils sortaient leur katora de leur sac et découvraient avec appétit le contenu qui consistait de cari fait maison et de riz ou de farata que leur épouse avait préparé pour eux en se levant tôt le matin. Mais souvent ils consommaient les restes du cari réchauffé de la veille au dîner. Les plus pauvres mettaient parfois du riz blanc cuit dans leur thé et le dégustaient pour se caler l’estomac. Pour d’autres, il était coutume aussi de plonger son pain beurré dans sa tasse de thé et de le manger de cette manière, avant de reprendre le travail.

Plus tard, lorsque les camions de l’usine arrivaient sur les champs, les piles de cannes coupées étaient alors ramassées et chargées à l’arrière de ces camions. En chemin, on croisait souvent ces gros camions transportant le chargement de canne. Bien avant, c’était des charrettes tirées par des boeufs qui portaient ces chargements de cannes jusqu’à une balance où ils étaient pesés avant d’être envoyés à l’usine où les cannes étaient écrasées pour en faire du sucre.

Parfois dans la cour de récréation, les enfants entendaient le moulin souffler et pouvaient voir au loin de la fumée sortir des cheminées en lignes verticales tandis qu’une odeur douceâtre de mélasse leur parvenait aux narines. Tout cela offrait un spectacle fascinant aux enfants, bien longtemps avant l’ère de la télé et des ordinateurs. Pendant les vacances, pour les occuper, les parents demandaient aux enfants de compter le nombre de camions qu’ils voyaient arriver et partir remplis de cannes. Parfois, perché au haut d’un camion, un des camionneurs voyait les enfants et lançait une canne en leur direction. Ces derniers le remerciaient alors en lui faisant de grands signes de la main, puis s’empressaient de s’attaquer à la canne. Pour manger des cannes, il fallait avoir de bonnes dents, d’abord pour enlever l’écorce en mordant dessus et le tirer à la force de ses mâchoires de manière à la déchiqueter, ensuite pour mordre dans la chair de la canne et mastiquer la fibre afin d’en extraire le jus. Parfois, si le coupeur de canne était un oncle ou un proche, il coupait la canne en plusieurs morceaux avec sa serpe et les distribuait aux enfants lorsqu’ils passaient en chemin.

Les champs de canne et la canne à sucre font partie de notre histoire. Il existait une relation entre nous et ces champs de canne, ces camions, ces coupeurs de canne, ce parfum de la canne broyée provenant des usines. Beaucoup de ces gens qui travaillaient dans les champs de canne n’avaient jamais été dans une cour d’école. Leurs visages brûlés par le soleil avaient un teint d’ivoire qui témoignait de la souffrance endurée pendant des années passées à faire un travail difficile. Transpirer à grosses gouttes sous un soleil ardent, c’était le quotidien de tous ceux qui travaillaient dans les champs. Avec l’argent qu’ils recevaient, ils parvenaient à nourrir leurs familles tout en faisant des sacrifices pour envoyer leurs enfants à l’école et plus tard payer leurs frais d’université, l’unique moyen pour eux d’aspirer à une vie meilleure. Aujourd’hui, des années ont passé et ces derniers sont devenus des professionnels occupants des postes importants dans divers secteurs d’activité and ils contribuent chaque jour à l’avancement du pays, laissant derrière ces karo kann où, quelque part, subsistent un peu de nous, de notre histoire, notre identité et notre paysage émotionnel.

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