L’engagisme, une histoire mauricienne

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Les Mauriciens connaissent-ils vraiment leur histoire ? Il serait temps que les autorités concernées, presque 50 ans après l’Indépendance, viennent avec des propositions concrètes et réalistes, voire réalisables, pour un véritable enseignement de l’Histoire de Maurice à nos écoliers et collégiens. Pourquoi cet appel ? Tout simplement parce qu’en général nous avons une méconnaissance du passé historique de notre patrie. Surtout en ce qui concerne les grandes étapes qui ont marqué la vie publique de ce pays peuplé «d’enfants de mille races», pour reprendre les mots de Jean Claude de l’Estrac. La commémoration des 183 ans de l’engagisme, le 2 novembre, est un de ces exemples de connaissances méconnues.

Bien sûr, l’engagisme qui débute officiellement le 2 novembre 1834 est grandement associée à l’immigration indienne. Mais ce ne furent pas uniquement les Indiens qui s’engagèrent sous contrat pour venir travailler sur les propriétés sucrières de l’époque. En 1910, à la fin de cette période de travail servile, ils seraient plus de 464 000 coolies, comme on les appelait, à avoir foulé le sol mauricien. Si 90 % venaient de l’Inde, autour de 50 000 venaient d’Afrique, de Chine et d’Asie de l’Est, entre autres.

Beaucoup retournèrent dans leur pays d’origine à l’expiration de leur contrat de cinq ans. Certains rempilèrent pour d’autres périodes de servitude. Et nombre d’entre eux, ayant appris à aimer ce pays qu’ils ont défriché, nettoyé, remodelé de leurs mains, de leur sang et de leur sueur, y firent venir leurs parents ou y fondèrent leurs propres familles. Et y prirent racine.

Pour rappel, le Parlement britannique passa la «Slavery Abolition Act» en 1833, laquelle loi prit effet le 1er août 1834, rendant leur liberté à plus de 800 000 esclaves, principalement d’origine africaine, vivant dans les colonies anglaises. À Maurice, l’abolition de l’esclavage, période sombre de notre histoire, prendra (officiellement) fin le 1er février 1835. Je dis officiellement car, en réalité, il faut nuancer. Les conditions de travail des premiers immigrants, même camouflées sous la respectabilité d’un contrat d’emploi en bonne et due forme, dûment signé par l’engagé et l’engagiste (le patron), demeuraient précaires et quasi similaires à celles endurées par les esclaves.

Souvent, les «engagés» d’origine africaine, post-1835, sont en réalité des esclaves emmenés de force de leur terre d’origine, car le trafic humain continuait en Afrique même après son abolition dans les colonies anglaises. Le marchand d’esclaves – cela se faisait aussi à La Réunion et dans les colonies françaises après l’abolition tricolore de 1848 – vendait sa «cargaison» à un agent, britannique ou français, chargé de recruter des travailleurs «engagés». Cet agent se chargeait sur le champ de «libérer» l’esclave et à l’engager, sous contrat, pour travailler dans les colonies.

Ce faux engagé, mais vrai esclave, signait un contrat dont il n’y comprenait rien, car rédigé dans une langue qui lui est étrangère, et se voyait forcer de travailler, contre son gré mais contre rémunération, logement et nourriture, pour une période d’engagement définie, souvent bien plus longue que celle des travailleurs indiens. Ces derniers, eux, ne sont pas mieux lotis, car pas tous ne sont arrivés à Maurice de leur plein gré. Ou en sachant ce qu’ils venaient y faire et pour combien de temps. Les maisons de recrutement en Inde leur mentaient. Les rapts, surtout de mineurs, sur les côtes indiennes, étaient monnaie courante.

C’est donc en prévision de l’abolition imminente de l’esclavage à Maurice, que, le 2 novembre 1834, les premiers Indiens engagés se présentèrent en rade de Port-Louis, après six semaines de voyage, à bord de l’Atlas, en provenance de Calcutta. Ils sont 36, dont six femmes, tous de la caste des Dhangar, originaires du Bihar. Ils s’étaient engagés à travailler sur la propriété sucrière de Belle Alliance, près de Piton. Un contrat de cinq ans, une paie mensuelle de Rs 5, des soins médicaux, six mois de salaire payable à l’avance, logement, vêtements et nourriture gratuits sont autant de mesures incitatives pour les attirer à Maurice.

Au fil de l’engagisme, les immigrants, à partir de la construction du dépôt de l’immigration, en 1849, connu comme le «Coolie Ghat», et aujourd’hui comme l’«Aapravasi Ghat», grimpèrent les 16 marches qui y mènent et y passèrent au moins deux jours, le temps des formalités administratives. Néanmoins, on sait que l’immigration indienne a débuté bien avant 1834.

Des Indiens du Sud, des Tamouls principalement, venaient travailler et s’établir à Maurice et s’étaient engagés comme ouvriers, artisans, petits fonctionnaires, négociants ou commerçants dès 1729, pendant la période française. Mais ils n’avaient pas tous de registres ni de contrats signés. Par contre, ce sont les procédures administratives établies après 1834, avec les registres officiels, le nombre exact d’engagés et leurs origines, et les contrats signés qui ouvrent officiellement la vague de l’immigration indienne. Et jetèrent une des bases de la construction de notre pays.

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