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Révolte populaire et démocratisation du savoir

14 août 2007, 20:00

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La révolte du 13 août 1937 se termine dans le sang et marque le premier grand tournant de l?histoire de l?île Maurice moderne.

Siven Chinien a immortalisé ce moment historique par un de ses plus beaux chants dédiés à la lutte des travailleurs de Maurice :Kat kwen Moris, enn sel law, travayer ti leve

Ti ena linite parmi travayer

Pa ti ena kalité, pa ti ena kouler

Le chant de Siven résonnait aux quatre coins de l?île dans les années 70. Années de braise pendant lesquelles les travailleurs, c?était le peuple, c?était la classe ouvrière, moteur de la révolution.

Mais qui étaient les travailleurs de 1937 ?

Dans son ouvrage biographique à l?occasion des 75 ans de H. Ramnarain, Abhimanyu Unnuth (1989, p.41) raconte la contribution du grand tribun à l?unité du mouvement syndical naissant dans les années 1930 : ?All over Mauritius, the work of enrolling members, under the aegis of the Mauritius Workers? Union had begun. Ramnarain held a long session with his associates and decided that all efforts should be made to organize a united labour front throughout the country, as the petty farmers too had been subjected to all kinds of indignities. These farmers were asked to sow Joba cane but when the produce was carried to the mills for making sugar, it was rejected by the owners on the pretext that not much sugar could be made from this quality of sugar cane.?

Jaynarain Roy (1960, p. 237) pour sa part décrit brièvement les circonstances dans lesquelles les Indiens ont pu acheter des lopins de terre et ajoute : ?A few of them were even able to buy estates with factories. (?). One of them showed inordinate courage and came to own two large estates. He was Rajcoomar Gujadhur. But he received a terrible blow in 1937 when labour unrest culminated on his estate of Union-Flacq and four persons were killed.? Sur l?unité entre travailleurs et petits planteurs, il écrit : ?Since a long time the small planters and the workers have fought a common battle. They did so during the time of de Plevitz and Manilall Doctor, and they were naturally drawn together during the 1937 unrest?.

Dans son ouvrage encyclopédique, History of Agricultural Research in Mauritius, Jagadish Manrakhan (1997, p. 187) nous permet de mieux cerner le rôle des petits planteurs dans le mouvement de révolte de 1937 dont une des retombées fut la création du ?Central Board, the major mechanism set up to ensure peace amongst millers and planters?:

?Not surprisingly, it was a cane variety that acted as the trigger. The Uba Marot had found its way into commercial production, particularly among the small planters in the neighbourhood of Lallmatie, Saint Julien and Bon Accueil villages, within the bounds of the Rich-Fund Factory Area. Hardy and high yielding in cane per hectare, the Uba clones were well liked by the small planters. But their very low sucrose content did not appeal to the factory owners, who gave notice that the Uba purchase price would be reduced. Matters came to a head when one Sugar Estate reduced its purchase price for Uba canes by 15%. All kinds of grievances in the sugar industry, of planters and labourers, came to the fore. Vague promises of ultimate remedial action no longer sufficed as feelings, long pent-up, burst into the open with a violence rare in Mauritian society. Pickets and strikes, traffic obstacles, cut telephone lines, cane fields on fire, crowds being dispersed only to reassemble ? the unrest escalated, and culminated on one Sugar Estate with bloodshed and death. At first localized, the unrest became national?.

Les détails de la tuerie sur la propriété de Union-Flacq nous sont restitués en ces termes par K. Hazareesingh (1982, p. 169-70) :

?Hazareesingh, lui aussi, le confirme : laboureurs et petits planteurs avaient fait cause commune?.

?Quand les marcheurs arrivèrent en vue de la sucrerie, un des employés de celle-ci pointa un fusil sur eux. Tous les membres de l?état-major de la propriété étaient armés, et comme les grévistes pouvaient facilement s?en apercevoir, l?un d?eux cria à M. Lavictoire, l?officier de police sur les lieux : ?Monsieur, voyez, voyez ce fusil. Dites-leur de s?en aller avec.?

Un employé de M. Gujadhur vint parlementer avec la foule, qui était d?humeur belliqueuse, mais elle ne lui permit pas de s?approcher trop près d?elle, lui jetant des pierres et des cannes à sucre parce que, disait-elle, ?c?était la personne qui avait voulu nous écraser avec un camion ce matin?.

Le rapport de la police, reproduit en français par Hazareesingh, décrit la fusillade ainsi :

?La première foule, alors occupée à choisir ses délégués pour une entrevue avec l?administrateur, n?avait pas plutôt aperçu la seconde foule, qu?elle se rua en avant en criant ?Mare salah !? (battez ou frappez-le). Elle commença alors à lancer des pierres sur MM. Gujadhur et leurs compagnons, qui s?enfuirent dans la direction de l?usine, poursuivis par la foule armée de pierres. C?est à ce moment que le groupe des Gujadhur ouvrit le feu sur la foule, tuant, au total, quatre personnes (dont deux décédèrent à l?hôpital), et blessant six autres. Au moins une des personnes tuées fut fusillée par derrière. Quatre personnes furent aussi blessées à coups de bâtons.?

Hazareesingh le confirme, lui aussi : laboureurs et petits planteurs avaient fait cause commune, les uns pour réclamer une augmentation de salaires, les autres pour dénoncer la décision des usiniers de réduire le prix accordé aux cannes Uba.

Pourtant, c?est à l?initiative de la Chambre d?agriculture que cette variété de cannes fut importée de Durban dès la fin des années 1870, nous apprend William Storey, auteur d?une remarquable thèse doctorale à l?université John Hopkins, publiée en 1997 sous le titre Science and Power in Colonial Mauritius.

Mais le faible taux de sucrose, malgré plusieurs essais d?hybridation, de la canne Uba et de ses variétés eut raison, auprès des gros planteurs et usiniers, de leurs qualités telles que la capacité de résister aux maladies et aux cyclones et de s?adapter aux sols les plus ingrats. D?après Storey : ?Factory owners in Natal adjusted their crushing machinery to Uba?s higher vascular fibre content in order to compensate for the cane?s lower sucrose content. The Mauritian estates had a climate favorable to a broader range of varieties and preferred simply not to cultivate the Uba rather than change their factory methods?. (p. 143).

En revanche pour les petits planteurs, c?était tout le contraire : les cannes Uba leur ouvraient de nouvelles perspectives intéressantes en termes de revenue, car elles s?adaptaient fort bien à leurs terres qui étaient loin d?être du ?prime land?. Storey explique :

?They grew well in adverse conditions, produced heavier cane yields than all other varieties, and thereby narrowed the gap with estate-grown canes (?). The small planters used Uba canes to increase their receipts, while the factories that processed these canes had less sugar to sell for every rupee they paid the small planters?. (p. 142)

La brutale décision des usiniers d?acheter les cannes des petits planteurs à 15 % de moins s?expliquerait tout autant par la crise sucrière des années 1930 que par les problèmes technologiques de broyage. Car, paradoxalement, cette période était aussi, selon Storey, ?the golden years of plant breeding? grâce aux recherches menées par Aimé de Sornay à la Sugar Research Station :

?Ever since the 1880s when Mauritians recognized the possibility of producing seedlings, local scientists had been searching for a wonder cane. This philopher?s stone of the sugar industry would have high yields, grow everywhere on the island, and resist diseases and pests. In 1936, the SRS began to realize it had such a cane in its seedling collection : the mundane-sounding M134/32, which Aimé de Sornay and his team of Mauritians created by crossing POJ2878 with D109, a seedling cane imported in 1905 from British Guiana?. (p. 141)

Mais les fruits de la recherche nourrissaient les champs de propriétés sucrières, pas ceux des petits planteurs. L?accès aux nouvelles variétés de cannes était au c?ur des revendications de leurs revendications, et la révolte de 1937 obligea l?Etat colonial à assumer ses responsabilités et l?industrie sucrière à faire des concessions. La wonder cane d?Aimé de Sornay, la M134/32 prit enfin le chemin des champs du petit planteur mauricien. Le processus de démocratisation du savoir et des fruits de la recherche était enclenché.

?L?accès aux nouvelles variétés de cannes était au c?ur des revendications et la révolte de 1937 obligea l?Etat colonial à assumer ses responsabilités...?

D?autres changements majeurs, recommandés par la Commission Hooper, eurent lieu, notamment la création de mécanismes de négociation collective, d?un Département du travail, d?un Central Board pour résoudre les conflits entre usiniers et planteurs.1937, c?est aussi l?enclenchement du processus de démocratisation politique, provoqué par la déportation d?Anquetil à Rodrigues, l?arrestation de pandit Sahadeo, la mise en résidence surveillée de Curé. Mais c?est un autre chapitre, bien qu?intimement lié, qu?il importe de relire pour mieux comprendre les enjeux actuels.

70 ans après le grand tournant de 1937, ce n?est pas dans la rue ni dans les champs que se joue l?avenir du peuple et du sucre. La décolonisation, l?indépendance et la mise en place d?un Etat démocratique font que c?est l?Etat qui aujourd?hui prend la relève et, au nom du peuple, se donne pour mission de tracer l?avenir de notre industrie nationale, fondatrice du pays.

1937, lané memorab dan nu listwar pu bann travayer. A ces milliers de travailleurs et de petits planteurs, aux héros et martyrs de l?île Maurice moderne, rendons hommage en reprenant le chant de Siven Chinien :

?Komié lavi finn fer simé dan marenwar

Pou gagn lalimier?

<B>Vinesh Y. HOOKOOMSING</B>

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