L?héritage de Savinien Mérédac ou le triomphe des « Pauvres bougres »

Avec le soutien de
Maurice a retenu son souffle. Les militants de première et de dernière heure ont pétaradé. Les esprits chagrins ont crié à la trahison. Les plus réalistes d?entre nous n?ont guère été surpris. Ils savaient solides les fondations de l?accord Medpoint et du partage à l?israélienne du pouvoir (quasi absolu de Premier ministre) entre deux compères, Anerood Jugnauth et Paul Bérenger. Une fois n?est pas coutume, nos acteurs vedettes s?en sont tenus à leurs rôles respectifs. Sous l??il vigilant du metteur en scène, Lady Jugnauth, ils ont excellé durant les trois ans écoulés dans l?art cinématographique (dans le sens de « faire son cinéma », bien sûr) de se donner la réplique, de se mettre mutuellement en valeur sans s?écraser les orteils. La fin du premier épisode s?achève en une apothéose réglée comme du papier à musique, avec ce qu?il faut d?ingrédients en termes de pseudosuspense (dans le style 24 heures chrono), d?attentes, d?émotions, de voix qui s?enroue à l?heure H, de larmes qu?on écrase pudiquement. On peut donc lancer la bande annonce du prochain épisode avec Sir Anerood dans le rôle du président de la République, Lady Sarojini dans celui de la First Lady (elle nous étonnera, vous verrez !), Paul Bérenger dans celui de Prime Minister at Last, le dauphin Pravind avec ses trois ministères et l?inattendu Joe Lesjongard, appelé à siéger au Front Bench gouvernemental à l?Assem-blée nationale et le second, en cette fin de septembre 2003, à faire la nique aux tabous obsolètes du communalisme scientifique. Non ! nous ne ferons appel à aucune explication miraculeuse en dépit du bicentenaire de la naissance de notre père Laval national (curieusement non célébré ou presque le 18 septembre dernier). Depuis septembre 1970, le pays sait qu?il n?est pas nécessaire d?être de telle ou telle caste, de telle ou telle ethnie pour le gouverner. De longue date, il accepte Paul Bérenger comme Premier ministre, convaincu qu?il est depuis longtemps de ses immenses qualités d?homme d?État et de serviteur des serviteurs de la population mauricienne. Il a choisi d?attendre tout ce temps avant d?oser s?asseoir sur ce fauteuil mythique de Premier ministre. Ses hésitations l?honorent car elles ne manquent pas de bon sens. Bien fou sera celui qui lui donnera tort, même a posteriori. Il est de toute façon stupide et stérile de vouloir refaire l?histoire car ce qui est fait et fait, sans pouvoir (heureusement) être refait. Il ne s?est pas toujours entendu avec les paravents qu?il s?est choisis. Il avait ses raisons. Nous les respectons même si elles ont conditionné et influencé plus que nous ne le voulions la vie de chacun d?entre nous. Le politicien est un citoyen qui investit la plus grande part de sa vie et celle de sa famille (au sens le plus proche) dans un combat qui le transcende infiniment. Nous ne pouvons lui en vouloir si, à tel ou tel moment et dans ce tourbillon qui l?entraîne à une vitesse insoupçonnable, il ne réagit pas comme nous le souhaitons. Cela ne diminue en rien notre droit imprescriptible de faire savoir que nous ne sommes pas d?accord. Que ceux qui pensent pouvoir faire mieux, descendent dans l?arène publique et prouvent la justesse de leurs prétentions. Et souhaitons leur une chance meilleure que celle qu?a pu connaître Paul Bérenger. Inimaginables injustices Mais si consécration il y a eu en ce 30 septembre 2003 que tant de Mauriciens veulent le plus historique possible, c?est bien celle de Geneviève Bérenger, fille d?Auguste Esnouf, mère de Paul, grand-mère d?Emmanuel, de Julie et de Joana, l?inoubliable Marraine des militants de la première heure, y compris ceux que les auteurs des nombreuses rétrospectives n?ont pas assez mentionnés : Dev Virahsawmy, Heeralall Bhugaloo, Kader Bhayat, Ramduth Jaddoo, Cassam Uteem, Hervé Masson, Swalay Kasenally, Vijay Venkatasamy, Jocelyne Minerve, Rajen Dyalah, Jack Bizlall, Lolo Bibi, D. Seekun, S. Chinien, M. Utchanah, Z. Peerun, D. Gangah, L. Ramsahok, H. Ramphul, A. Darga, P. Naiken, S. Selvon, J. de Commarmond, Sheila Bappoo, Vidula Nababsingh, D. Routho, Jimmy Gobin, Fareed Muttur, Louis Boullé, Aurélie Perrine et tant d?autres. La consécration de Mme Bérenger réjouit grandement les amateurs de belles-lettres mauriciennes et plus particulièrement ceux qui vouent l?admiration la plus grande à son père, Savinien Mérédac. Encore que de doctes universitaires de ce pays osent reprocher à d?éminents membres du corps diplomatique leur présence lors de la présentation officielle de rééditions d??uvres littéraires d?auteurs disparus de la trempe de l?auteur de Polyte, de Miette et Toto, de Pauvres bougres, de Labec Bouloire. Elle connaît mieux que personne le combat politique mené par son fils depuis ses années universitaires, culminant en ce Mai 1968 mythique, qu?il a vécu mieux que n?importe qui, ses efforts incessants et tellement sincères pour ressusciter le vrai travaillisme de 1936 et des Maurice Curé, des Emmanuel Anquetil et des Hurryparsad Ramnarain, sa gestion de la res publica avec tout ce qu?elle comporte de concessions accordées aux autres forces vives du pays en raison de l?incontournable nature collégiale de tout développement intégral et harmonieux. Elle sait mieux que quiconque combien tous les faits et gestes de son fils et de ses compagnons politiques, d?hier et d?aujourd?hui, tendent la main, par-dessus les décennies, à la lutte antioligarchique de son père, au combat démocratique de l?élite d?où qu?elle vienne et aux courageuses dénonciations des sentiments racistes, des complexes de supériorité infamants, des inqualifiables mépris de prétendues familles dirigeantes, des inimaginables injustices pourtant tolérées en haut lieu. En ce 30 septembre 2003 qui voit la consécration de la mère de Paul Bérenger et fille d?Auguste Esnouf, la relecture même superficielle de n?importe quelle ?uvre de Savinien Mérédac, y compris de ses premières chroniques, Sincérités, suffit à nous rappeler que le combat pour extirper du c?ur de l?homme tout ce qui peut l?inciter à se méfier de ses frères et s?urs, à les considérer comme des adversaires, sinon des ennemis, ce combat doit être de tous les temps et de tous les lieux, qu?il doit être incessant et que, comme Savinien Mérédac et ses semblables, il faut sans cesse prêcher l?amour fraternel, rappeler à tous les êtres humains que nous sommes d?une même race humaine. Crime impardonnable Sincérités, par exemple, nous rappelle que Savinien Mérédac est disciple de Rémy Ollier pour qui « l?homme, quel qu?il soit, est fils de Dieu et, à ce titre, notre frère ». Tour à tour, cette galerie de portraits de Mauriciens et de Mauriciennes loue la Nénène Amélie, l?âme de la famille qu?on traite comme un vieux meuble, la Mater Dolorosa, la mère de famille au c?ur transpercé par le poignard de toutes les déceptions, la novice rejetée par une honorable congrégation religieuse après l?avoir été par ses camarades de classe sous prétexte que son grand-père, crime impardonnable, a épousé une métisse, ayant dans les veines une goutte du sang de Caïn. Sincérités nous parle des « bétonneuses », ces femmes du bâtiment reconnaissables au port du balti plein « d?une crème épaisse de ciment et de pierre cassée », de Lutchmeea enviant le sort d?une compagne victime d?un accident de travail, dû à un vertige de trop, à une anémie devenue insupportable, à une grossesse trop lourde à porter, d?Ankarsamy dont le rêve d?une possible offrande de bijoux à sa Basmath bien-aimée se transforme en un cauchemar de jambe broyée et de divorce, de Parsad, nouvel Icare, le laborantin autodidacte s?élevant au point de ne plus savoir ce qu?il est devenu, à Chocra qui mourra chocra parce qu?il est né chocra et parce qu?il est condamné à vivre dans un monde qui ne permet pas à un chocra d?être autre chose qu?un chocra, même si le vrai chocra de l?histoire est son employeur. Sincérités nous décrit le défilé des « statuettes tanagréennes ignorant la disgrâce des épaules tirées vers le bas » par des seaux d?eau puisée à la fontaine publique et portés à bout de bras, les immensités terrestres malgaches recevant avec autant de grâce que nos immensités marines les derniers reflets dorés du soleil couchant, les étoiles fleurissant la sombre pelouse céleste, le flambeau de pétrole faisant fondre un morceau de ténèbres, les pigeons du bazar central gavés des grains de riz ayant « goutté » des sacs de goni, la mer fangeuse au bord des quais, la ville déchue qu?habitent la misère, la malaria et toutes les pestes, les croque-morts espérant un pourboire assez substantiel pour assurer la « pleine ventrée » des enfants de la famille, la mère pleurant l?enfant qu?elle n?a pas connu, qui l?a presque tuée sans pouvoir lui-même vivre, la mère pour son fils « égrenant neuf mois de patience, tendus vers le mystère joyeux de sa venue »? Que dire de celle qui a si souvent cauchemardé les mille malheurs pouvant s?abattre sur son fils tant aimé, mais aussi tant jalousé et haï? La relecture de Sincérités, en ce 30 septembre 2003, nous donne à comprendre qu?il n?y aurait peut-être pas eu Paul Bérenger Premier ministre, s?il n?y avait pas eu précédemment la profonde compassion pour les exclus et autres marginalisés d?un la vie en questionsSavinien Mérédac, que lui a fidèlement transmise sa Mère Courage. Et si mouvement il doit y avoir pour commémorer le 30 septembre 2003, ce doit être celui de la réédition des ?uvres complètes de Savinien Mérédac ainsi que de son journal littéraire qui ne quitte pas la table de chevet de sa fille Geneviève.
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