Les ballades de Sylvestre Le Bon

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Quand d?une âme sensible, une flûte enchantée joue des airs qui effleurent des rythmes enchaînés, certains thèmes peuvent devenir des champs d?exploration pour donner naissance à une écriture poétique. Sylvestre Le Bon, lauréat du Prix Pierre Renaud 1996, coauteur de l?Anthologie de la nouvelle poésie mauricienne, vient de sortir Ballades d?ici et d?ailleurs, un recueil de vingt-huit poèmes en vers libres. Publié aux Editions A3, à Ivry-sur-Seine (région parisienne), ce recueil, de diverses inspirations, est divisé en quatre parties : ?l?île?, ?échos divers?, ?le temps?, et ?la bohème?. Sa thématique, nourrie de la nostalgie d?un temps regretté, dévoile l?image d?un poète romantique plongeant dans son enfance où ?tout avait couleur d?innocence? pour ?écrire sur un air d?autrefois? ou pour faire résonner les ?échos d?autrefois?. Autant le dire : le poète sait à travers des chants lyriques remonter dans le temps. Mais ses voyages ne se limitent pas au vertige du temps. Car, animé d?une âme de Tzigane, Le Bon sait s?aventurer dans un espace qui affiche une profonde perspective de romances. Tantôt à ?la lisière des mers?, tantôt à ?l?horizon des arcanes?, il va puiser à pleines mains ?l?eau bénite? afin ?d?accoucher (des) vers de myrrhe?. Ses ballades aux refrains musicaux sont des ?balades? à la fois dans le temps et dans l?espace. Sa ?Balade endimanchée à Beau-Bassin? est ainsi une invitation à goûter ?la douceur d?une nuit argentée? et à respirer ?les souvenirs nimbés de mille et une romances?. L?espace poétiquement arpenté retrace alors un tour du monde vertigineux où les balades dans les terres lointaines, inaccessibles et insaisissables, font naître des ballades aux images qui parlent d?elles-mêmes : d?Appleby à Saintes-Maries-de-la-Mer, de Bruxelles à Dachau, de Prague à Mera, de Bucarest au Rajasthan, en passant par ?Athènes et ses ruines?, ?Rome et son Colisée?, ?Le Caire et ses pyramides?, ?Paris et sa tour Eiffel?, ?Venise et ses gondoliers?, le poète se fait ?aventurier sur une caravelle de Colomb?, ?voyageur immobile? pour ?bercer de nostalgie? ces grandes villes, avec son orgue et sa flûte de pan. Qu?il soit en Ukraine, à Varsovie, à Lourdes, en Tasmanie, à Amritsar, dans la froide Sibérie, dans le Far West ou devant les chutes de Niagara, ici ou ailleurs, il ?regarde le monde se bercer?, médite sur ?la pureté de l?infini? et se laisse rêver. Mais au-delà de tout ça, ses ballades symbolisent un ?impossible enracinement? ? tel pourrait être d?ailleurs le sous-titre à ce recueil. Si le propre du poète est la volonté de s?enraciner dans l?espace géographique, comme le dévoile ?l?île?, la première partie de son recueil, il est caractérisé par cette impossibilité qui se reflète dans son éternelle errance, comme en témoignent le titre de son recueil et celui de sa quatrième partie, ?la bohème?, ainsi que son poème en prose intitulé ?errance?. Cet impossible enracinement, symbolisé par un impossible choix de l?espace, traduit tantôt une attirance particulière pour ces divers lieux à valeur poétique, tantôt une certaine estime pour ces poètes qui tiennent lieu de modèles et évoqués ça et là. Ainsi, tandis que ?tel un roseau pensant? renvoie à Pascal, ?voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches? emprunte un hymne à Verlaine pour lui rendre hommage. Enfin, qu?il s?agisse de Pascal, de Verlaine, de Rimbaud, de Lamartine et plus près de nous encore, de Renaud que le poète n?oublie pas de saluer dans l?évocation d?une balade dans les rues songeuses de Beau-Bassin, tous ces noms évoquent tantôt le goût pour un style, tantôt l?admiration pour un modèle, et parfois même la nostalgie d?un type de musique comme lorsque reviennent plus d?une fois ces airs de Vivaldi. Cependant, les procédés et techniques qu?il utilise font sortir sa versification du cadre strict du code poétique traditionnel pour la faire entrer dans la catégorie des vers libres. Sylvestre Le Bon ne construit pas des ballades à la manière de François de Villon. Sa libre modulation des vers le fait rejoindre avec succès le rang des poètes de la modernité comme Alfred de Musset et Victor Hugo, qui ont osé ?disloquer ce grand niais d?alexandrin?, pour emprunter une expression chère à Hugo lui-même. Vers entièrement libres, rimes absentes, prose usée et abusée, tels sont les points saillants qui caractérisent la poésie de Le Bon. Ses ballades ne sont pas ce lyrisme aux formes fixes hérité du médiéval, mais plutôt des poèmes populaires aux thèmes variés, souvent légendaires et qui ont, au lieu d?une forme, une tonalité fixe. D?autre part, si le poète choisit les mots pour ses rimes, il ne cache pas une certaine tendance à les utiliser selon leurs sens plutôt qu?en fonction de leur valeur poétique traditionnelle. Le Bon, serait-il alors un poète du signifié ? Certains seraient tentés de le penser. Mais le ranger ainsi parmi cette catégorie de poètes serait une vaine tentative de noyer sa poéticité dans des analyses linguistiques, surtout lorsque celles-ci s?inspirent des concepts saussuriens. Même si cette notion a toujours été irréductible, dans ce recueil, elle ne perd rien de sa spécificité en dépit du fait qu?elle subit la tentative de la part du poète d?une variation dans le langage. En réalité, cela démontre son aptitude à créer un langage poétique d?un langage ordinaire. C?est dans son rapport à ce type de langage que son expérience poétique puise sa richesse. En effet, le poète dit et il a la manière de le dire. Si Sylvestre Le Bon a su, à travers sa méditation poétique, exploiter à fond une émotion toute particulière, c?est parce que, tel un poète chez qui ?les mots cognent à la vitre?, il a su ? regarder une fleur qui sourit? ou ?humer pensivement les échos de l?infini et contempler le passé comme une aura d?espérance?. En un mot, il a su interroger son âme en éveillant ses souvenirs du temps et de l?espace, et tout ça en ballades. ?Sa libre modulation des vers le fait rejoindre avec succès le rang des poètes de la modernité comme Alfred de Musset et Victor Hugo, qui ont osé ?disloquer ce grand niais d?alexandrin?, pour emprunter une expression chère à Hugo lui-même?.
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