Jacques Li Wan Po : «Les producteurs locaux doivent se préparer à opérer sans filet de protection»

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Le «Chairman» et CEO de «Food Canners Ltd» commente les effets de la décision concernant le démantèlement des barrières tarifaires auxquelles étaient soumis des produits importés d’autres pays de la Southern African Development Community (SADC).

Avec l’élimination des barrières tarifaires liées au protocole commercial de la SADC, les producteurs locaux seront en concurrence avec les importateurs des produits de consommation courante. Comment comptez-vous faire face à ces nouvelles réalités commerciales, vu que les produits importés seront vendus à des prix compétitifs ?

Disons que ce processus de réduction des droits de douane sur des produits importés d’autres pays de la SADC a commencé il y a plus de cinq ans. C’est un exercice qui répond aux exigences de l’Organisation mondiale du commerce dans le cadre de sa politique de libéralisation commerciale à l’échelle mondiale.

Ce processus s’est poursuivi avec une élimination graduelle des barrières tarifaires. Aujourd’hui et conformément au protocole commercial de la SADC, il n’y a aucun droit de douane imposé sur les produits importés des pays de ce bloc commercial, surtout de l’Afrique du Sud qui est de loin le plus gros exportateur de produits alimentaires et autres articles vers Maurice. Quant au protocole commercial engageant des pays membres du COMESA (Common Market for Easternand Southern Africa), il est déjà une réalité depuis quelques années, suivant le démantèlement de toutes les barrières tarifaires. Au niveau du groupe, nos opérations n’ont pas été affectées outre mesure vu que des dispositions avaient été prises en amont pour éviter l’effet négatif de cette mesure.

Lesquelles ?

Il faut dire que nous sommes confrontés à la concurrence des produits importés, par exemple au niveau des briques de jus de fruits Sunny ou encore de toute la gamme des produits en boîte proposés par Food Canners Ltd. Il n’y a pas mille solutions. Nous n’allons pas changer de stratégie de vente du jour au lendemain.

Nous ne faisons que rester vigilants pour garantir la sauvegarde de notre part de marché, notamment avec le rand sud-africain qui est en baisse depuis quelques mois maintenant. Parallèlement, il faut jouer la carte de la productivité et de l’efficience afin de proposer des produits à des prix compétitifs et être en mesure de faire face aux produits importés. Dans le cas de FoodCanners Ltd, nous diversifions nos sources d’approvisionnement en vue de disposer de matières premières moins chères et réduire nos coûts de production.

Doit-on s’attendre à une baisse conséquente et rapide des prix de produits importés des autres pays de la SADC ?

L’effet de cette mesure sera ressenti dans le temps au niveau des prix des produits importés. Donc, il ne faut pas que les consommateurs s’attendent à une baisse de prix immédiate. Il est vrai que cette décision, même si elle était prévisible, exercera une certaine pression sur les producteurs locaux et nous forcera à améliorer la qualité de nos produits pour demeurer compétitifs.

Il faut dire que les producteurs locaux étaient déjà au courant de l’élimination graduelle de ces barrières tarifaires et s’étaient préparés en conséquence…

Tout à fait. Mais les réalités du marché étant ce qu’elles sont à Maurice, j’estime que la situation sera difficile pour les producteurs locaux. La compétition viendra essentiellement de l’Afrique du Sud qui est considérée comme un géant économique dans la région. Par ailleurs, le pays souffre de faiblesses structurelles par rapport aux producteurs étrangers. À Maurice, nous n’avons pas de matières premières ou de main-d’oeuvre abondante voire même de marché intérieur relativement grand pour permettre une production à grande échelle. En l’absence de ces facteurs, le secteur manufacturier local aura des efforts à déployer afin de se maintenir sur des bases solides.

Prévoyez-vous des licenciements à l’avenir si des producteurs locaux n’arrivent pas à se restructurer à temps pour opérer sans filet de protection ?

Disons que des licenciements, il y en a déjà eu avec la fermeture de la biscuiterie Subana. Cette entreprise était confrontée à l’invasion des biscuits importés, souvent de bonne qualité et commercialisés à des prix compétitifs. Vu que l’usine Subana n’a pu améliorer son offre et continuait à produire des biscuits bas de gamme, elle n’a pas réussi à faire face à la compétition et a été contrainte de mettre la clé sous le paillasson. En conséquence, de nombreuses personnes se sont retrouvées au chômage. Je pense également que l’ouverture du marché en Afrique n’est pas étrangère à l’écroulement de MSM (Mauritius Stationery Manufacturing Ltd). D’ailleurs, son plus gros client à l’empaquetage, la BAT (British American Tobacco), s’est délocalisé il y a quelques années pour s’installer au Kenya. Cela m’amène à dire que les entreprises locales doivent pouvoir opérer aujourd’hui sans filet de protection…

Revenons au commerce à Maurice. D’une manière générale, êtes-vous satisfait de votre performance de fin d’année ? Notez-vous une amélioration de vos chiffres de vente par rapport à la même période en 2012 ?

Nous sommes assez satisfaits de notre performance commerciale de fin d’année vu la conjoncture économique difficile prévalant dans le pays. Nos chiffres de vente montrent d’ailleurs une certaine stabilité d’une année à l’autre. Ce qui est un bon signe, compte tenu de la tendance au «downtrading» que connaît le secteur commercial. Autrement, nous ne pouvons que nous réjouir du fait que nous n’ayons pas eu de pertes d’emplois massives dans le pays, ce qui aurait, au contraire, influé négativement sur la consommation. Certes, le «disposable income» des ménages rétrécit dans la mesure où il est aujourd’hui réparti entre différents items de consommation.

De plus, on note que les consommateurs deviennent de plus en plus sophistiqués et ont accès à un large choix de produits. Sur la base de notre performance de fin d’année, qui représente 25 % de notre chiffre d’affaires, je ne prévois pas de grosse évolution de nos bénéfices qui seront identiques à ceux de 2013, soit autour de Rs 196 millions à Rs 200 millions pour 2014.

Comment voyez-vous l’évolution du commerce en 2014 ? Envisagez-vous une reprise ?

S’il y a reprise économique en 2014, elle sera faible, fragile et longue. Il y a plusieurs raisons tendant à expliquer cette situation. Il y a d’abord les banques qui ont besoin de reconstruire leurs actifs, ces derniers étant substantiellement affectés par la crise. En sus, les institutions financières sont aujourd’hui prudentes et accordent moins de crédit servant à doper la consommation. Les nouvelles directives ou règlements obligent de surcroît les banques à respecter des normes plus strictes établies par le régulateur afin d’éviter la formation de bulles dans l’économie.

Par ailleurs, la baisse de la demande a un impact négatif sur la confiance des investisseurs qui retardent leurs projets. Donc, avec moins d’emplois créés, la demande stagne. C’est un cercle vicieux qui se met en place. J’ajouterai qu’il n’est peut-être pas souhaitable qu’on retourne au taux de croissance d’avant la crise car cela n’était pas soutenable. Sans un équilibre raisonnable, nous nous acheminerons vers une autre crise économique.

Parlons de la roupie. Estimez- vous qu’elle reflète les principaux fondamentaux économiques ?

Il est important que la roupie soit à un niveau stable. Mais à quel niveau de stabilité, c’est toute la question qui suscite toujours des débats. Il est évident que pour promouvoir les exportations, nous avons besoin d’une roupie compétitive. En revanche, les consommateurs s’y retrouveront mieux avec une roupie forte pour protéger leur pouvoir d’achat.

C’est toute la problématique liée à la valeur de la roupie…

Évidemment. Il faut savoir ce qui est idéal pour Maurice dans le contexte économique actuel. On peut se demander s’il n’y a pas lieu d’avoir un comité économique indépendant qui aura la responsabilité de proposer les taux des principaux indicateurs économiques en se basant sur les réalités objectives du pays.

Dans ce cas, ce comité pourra suggérer le taux de croissance susceptible d’être approprié pour le pays à l’étape actuelle de son développement économique. Idem pour le taux d’inflation, celui de l’emploi, entre autres. Il revient à ce comité de fixer les objectifs et de travailler en conséquence pour les atteindre.

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