Henri Favory , le chasseur de tous les talents

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La moustache en avant, l’œil aux aguets, le pédagogue veille. Henri Favory traque la créativité. Ses armes, c’est chevillé au corps qu’il les porte : une oreille exercée et un goût prononcé pour le créole imagé. Sa chasse à l’étincelle de génie, il y a plus de 30 ans qu’elle a débuté. La proie est aussi belle qu’elle est insaisissable. C’est dans le cerveau des enfants qu’il vit, comme un domaine isolé, difficile d’accès aux adultes écrasés par la modernité. A force d’élaborer des tactiques, d’éprouver ses méthodes sur le terrain – d’abord celui des salles de classe d’écoles primaires, puis des ateliers d’improvisation – le chasseur a finit par compiler un manuel d’usage pratique. “Dan ledikasion, dimann tou letan lavi bann exper, bann konsiltan, me zame pa dimann nanien bann pratisien, bann dimounn ki lor terin. ” L’enseignant a consciencieusement servi ses “33 lane enn tier”, sans jamais broncher à cause des mutations, “ki se soi dans star school ou dan no star school”. Il affirme n’avoir jamais postulé pour une promotion. Il donnait des leçons particulières non-rémunérées, même s’il s’entendait dire, “leson pa paye, pa vo.” Cette discipline de vie, c’est dans le projet EdArts qu’Henri Favory l’a concentrée. Quand il prend sa retraite un 1er avril,le metteur en scène traduit “finn aprann ki ete enn zanfan.” Il est convaincu que tous ne sont pas des artistes en herbe, mais qu’ils sont plutôt des lampes où vacille la flamme de l’innovation. A charge aux adultes d’en faire un feu de joie. Pour déclencher la combustion, Henri Favory tranche. “Ceux qui fréquentent les ateliers ou la troupe ne travaillent pas pour participer dans les concours. La compétitivité détruit la créativité chez les jeunes. Ils n’ont pas de jugement de valeur sur leur production. Ce sont des motivations qui n’ont rien à voir avec l’art.” Jeu d’enfant Une attitude qui écorche les convictions du metteur en scène : “Je veux mettre l’art au service de l’éducation.” Du coup, ses cours gagnent en poésie. En classe d’anglais, à l’heure de faire des phrases, I am eating a house n’est pas une faute qui fait de l’élève la risée de tout le monde. Bien au contraire. C’est la trentaine d’élèves qui se lance dans la construction de phrases impossibles. Parti d’un semblant de chaos pour retrouver l’ordre, la phrase qui paraissait bizarre, bascule dans le conte et la fantasmagorie : I am eating a chocolate house. Le processus a des airs de jeu de patience. On y joue aussi de son physique car, “la conscience de soi commence avec la conscience de son corps.” Des décennies de travail qui ont trouvé leur aboutissement dans Zalok, “collage de situations de la vie quotidienne, avec des émotions découplées.” La pièce était à l’affiche du troisième festival de théâtre de Port-Louis qui s’est achevé hier. Le 4 septembre, Henri Favory s’envolera pour l’Afrique du Sud pour assister aux travaux de l’Association de théâtre pour les enfants et les jeunes (Assitej). Une association qui, par l’intermédiaire de son antenne locale, Theatre Association for Children and Young People (TACY), organise un festival le 20 mars de chaque année. Une convergence de sensibilités qui conforte Henri Favory dans la sensation de “rejoindre un courant international. Je ne travaille pas en isolation.” TACY regroupe d’ailleurs, outre la Troupe Favory, l’Atelier Pierre Poivre, le Play Group Association, l’APEIM, Terre de Paix et ABAIM. En plus de s’occuper des enfants, le metteur en scène porte la casquette de président du South African Theatre Intitiative (SATI). Une double récompense que Henri Favory crédite au compte de son dévouement au service du théâtre en créole. “Kan nou ti koumanse, bann kritic ti dir zame nou pou sorti andehor pei.” Miselaine Soobraydoo sous les feux de la rampe réunionnaise Destination : le théâtre du Grand Marché à Saint Denis. Concrétisation d’un mois de partage au chantier de formation organisé par Ahmed Madani, directeur de cette salle réunionnaise. A la mi-septembre, Miselaine Soobraydoo, auteur et metteur en scène de Komiko, mettra le cap sur la salle réunionnaise. Elle y entamera les répétitions d’ Architruc, pièce de Robert Pinget, auteur franco-russe. “Le metteur en scène, Ahmed Madani, n’a pas encore tranché. Je ne sais pas encore quel rôle il va m’attribuer.” Qu’à cela ne tienne, la plume basée à Coromandel, trempe déjà dans l’univers de cette pièce “classique et pleine d’humour.” Une intrigue articulée autour d’Architruc, monarque désœuvré qui tente par tous les moyens de tromper l’ennui et la solitude avant de se faire rattraper par la mort. Architruc est synonyme d’une identité floue. Un roi qui pour s’amuser, joue à être un ambassadeur ou une femme, “inpe kouma zanfan ki dir : Anou zoue lamarel, anou zoue maye.” Des échappatoires, des subterfuges “pour meubler le temps qui lui reste à vivre.” Collaboration indianocéanique, Architruc fait appel, outre Ahmed Madani, à Alain Kamel Martial, Mahorais, qui a récemment remporté le Prix de l’océan Indien pour la mise en scène. En sus d’un rôle dans la pièce, le malgache Lego signera également la musique. Face à Miselaine Soobraydoo, nous retrouvons le réunionnais Erik Isana, directeur du Téat Lakour, “l’équivalent de Komiko à La Réunion”. Architruc sera présenté dans deux salles de l’île sœur avant de partir en tournée dans la région, « si tout va bien.” Projet théâtral ambitieux, il est né d’un choc de contextes et de perspectives. Miselaine Soobraydoo s’est frottée à des comédiens venus “du Nord et du Sud”, lors d’un chantier de formation tenu à la Réunion du 7 juin au 2 juillet dernier. Il s’est soldé par un moment de partage, de fusion et de communication. Son but : trouver L’improbable vérité du monde. Malawi, Comores, Madagascar, Mayotte, Suisse, Espagne sans compter les îles sœurs. Presque un mois à évoluer sous les feux des regards croisés, des visions du monde, sous la direction de Ahmed Madani, de Joan Montard, acteur franco-hispanique - adepte du mime et de l’expression corporelle - et de François-Louis Cathénas, photographe. Au final, une présentation publique aux allures d’offrande où les tableaux ont livré des réflexions telles : “Le monde est petit, J’aspire à ce que les gens me voient tel que je suis ou encore, La mort comme un oiseau aveugle. On ressort grandit de tous ces petits univers croisés.” Un temps de vie qui en plus de nourrir les aspirations de comédienne de Miselaine Soobraydoo, alimentent également la matière vive de sa troupe. Komiko : une plume acerbe, de l’humour à forte dose et des comédiens qui savent aussi se moquer d’eux-mêmes. Oui, mais pas que ça. Une décennie à arpenter les planches, d’abord sous la bannière Service Jeunes dès 1994, puis avec un nom qui sonne, à partir de 1998. “Nou pa la zis pou fer dimoun rie.” Le moteur de Miselaine Soobraydoo, auteur et metteur en scène de Komiko : “créer des comédiens tous terrains.” Des sensibilités capables de s’effacer, d’endosser des registres qui, entre des lignes rigolardes, suscitent un rire jaune avec des sujets difficiles. Suicide, mensonge, chauffards, alcoolisme, infidélité. Thèmes porteurs “bien accueillis par le public” à travers Kafouyaz, la dernière création de Komiko, présentée au festival de théâtre de Port-Louis, qui s’est achevé hier. La vie de la pièce ne s’arrêtera pas aux deux représentations du festival. La troupe basée à Coromandel compte reprendre son “gentil cafouillage sentimental”.
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